Les courses précipitées (Acte II)

– Aide-moi un tantinet à établir la liste des courses, si ce n’est trop te demander, car c’est toujours moi qui ai la charge de remplir la page sur ce bloc-notes, pour ne pas oublier les impératifs du quotidien.

Alors voyons, as-tu assez de rasoirs pour la semaine?

Dès que tu as fini ton travail chaque week-end tu es un vrai pantouflard. Tu deviens un cactus ambulant, monsieur ne se rase plus, monsieur traîne les pieds et devient une larve tétanisée de laboratoire, une passoire, une loque.

– Hum! Ne t’ai- je pas dit que je suis en train de me créer un look, pour décrocher le rôle de jeune premier?

Dans le parfait genre: ringard à donf!

Tout ça pour vanter les mérites d’un pantalon aux coutures indéformables, et jamais démodé. J’ai un point commun avec le célèbre pantalon qui n’est autre que mon superbe visage d’ange, qui lui ne prend pas une ride!                 

 

– Tu n’en rates pas une, pour réagir en parfait gamin qui refuse de grandir. Par tous les moyens, il doit sortir sa blague du moment. De cette façon, il ne dirige plus le navire en pleine dérive. Il est tellement plus facile de se carapater, et de ne prendre aucune responsabilité. Pourquoi s’en priver?

Il y a bobonne à la maison qui assure, alors pourquoi vouloir changer la donne?

Il a également sa secrétaire, et par la même occasion, sa tête pensante à domicile, sans le moindre frais à débourser.

Tu réagis comme un enfant: waouh, mais c’est extraordinaire, tout est gratuit, je vais pouvoir pendant mes loisirs, tiens par exemple aller faire la balancelle, ou du toboggan au parc d’attractions!

– Areu, maman au secours, j’ai perdu ma tétine!

Je vais énormément pleurer d’être si seul dans ce bas monde, où je n’ai plus aucun repère. Si je n’arrive pas à retrouver ma douillette cachette sous les jupons, en moins de deux, je vais piquer ma crise de nerfs…

 

– Un véritable gosse, qui devenu adulte rêve encore de Bambi et Peter Pan. Tu n’as pas trop à te forcer, car tu n’as jamais su te séparer radicalement du sein maternel!

Tu es à la fois rêveur, parfois très câlin et souvent grognon. Tu restes cadenassé pendant des jours sans donner des explications valables, quant à tes comportements fantasques, et que dire…

 

– Il est des explications qu’il vaut mieux garder au plus profond de soi, pour ne pas blesser les âmes sensibles. Disons qu’il faut trouver un juste équilibre, pour tenter de vivre en bonne entente avec les autres personnes. Il faut un peu de doigté, et jouer la carte de la diplomatie.

A bon entendeur…

– Qu’est-ce que tu veux insinuer par là?

Une minute papillon, tu exprimes le fond de ta pensée?

 

– Oh non rien de particulier, tout va bien à l’horizon, le ciel est dégagé, il affiche un azur éclatant. Je voulais simplement dire que chaque jour, chaque heure, chaque seconde je passe mon examen de conscience!

 

– Le pauvre malheureux petit enfant martyrisé, brisé moralement. Il ne va pas pouvoir se sortir de cette torture qui le désempare et le rend susceptible et anxieux!

 

– Atchoum!!!

 

– Tu boudes papillon? Quand on vient faire les courses avec toi, on avance d’un pas et tout à coup, tu t’adonnes à une réplique de « causerie » avec le premier venu.

Tu te déguiserais en père- noël ou en fée, qu’il y aurait des chances pour que tu passes un peu plus inaperçu!

Tu pousses le chariot, car cela relève du miracle de se concentrer avec toi. Tu ne peux pas faire attention!

Tu vas créer des embouteillages comme au périph! Qu’est- ce que tu peux- être tête en l’air, mais regarde où tu vas, ce n’est pourtant pas si compliqué de pousser un caddie à moitié vide!

– Si tu veux ma chérie, tu termines tranquillement les courses, et je m’en vais faire une petite pause. Je vais aller me griller une petite blonde, et respirer un peu l’air dehors…

 

– Ah non! Il ne manquerait plus que ça. Tu assumes ton rôle jusqu’au bout. Allez, je vais te dégourdir les jambes tu vas me chercher le riz, celui qui ne colle pas à la casserole. Il se trouve au troisième rayon à gauche, pas à droite, (quel incapable!) tout de suite après, tu vas prendre un ticket à la charcuterie, et tu attends sagement ton tour.

Tu restes attentif à ton numéro de passage, pour cela tu lèves bien  la tête pour voir défiler les numéros.

Ah oui j’oubliais: si tu repères une connaissance, tu détournes la tête avec une grande discrétion, comme un inspecteur de police en mission diplomatique. Oui c’est ça exactement, tu es pris soudain par inadvertance de violents tics.

Tu n’oublies pas que nous n’avons pas encore terminé. Il reste à prendre tout le surgelé. Une certitude c’est que tu ne vas pas oublier tes habitudes, en tant qu’enfant en mal de croissance, comme je te connais, tu vas foncer tout droit, pour chercher tes glaces aux parfums de pistache et vanille!

– Arrête de causer pour ne rien dire, vieille mégère.

Nous allons passer à la caisse numéro quinze pour accélérer la cadence, car moi j’étouffe…

– Le coquin, le sacré goupil que voilà!

Je comprends mieux pourquoi tu as voulu impérativement passer à cette caisse en particulier. Tu ne peux plus masquer ton jeu, maintenant avoue qu’elle te plaît cette Élodie?

Je crois que tu es aux anges, et que tu es fier de ton charme dévastateur!

Elle t’a lancé un regard attendrissant et vicieux rempli de sous-entendus, dans le genre: « mon beau gosse, que dirais-tu de partager ce soir mes draps neufs et soyeux? »

– Que vas-tu inventer de la sorte?

Il va falloir que tu consultes, cela devient maladif chez toi!

Tu te calmes car maintenant ça suffit, ce n’est qu’une simple déformation professionnelle…

 

– Tiens donc, trouves-tu que ce soit une simple déformation professionnelle de lui caresser avec insistance l’avant- bras?

Ou bien est-ce une nouvelle carte de visite que tu distribues généreusement à de potentielles acheteuses

 

– Il me semble ma chérie, que tu pousses  un peu trop loin le bouchon, par tes manières d’exagérer une situation.

Tes cours d’art dramatique auront au moins servi à quelque intérêt!

– Toi par contre, l’hypocrisie et la mauvaise foi sont dans le registre de tes pensées.

Dis moi, est-ce qu’un jour tu vas enfin reconnaître que tes familiarités peuvent prêter à confusion?

Tu connais très peu les femmes, qui elles, par une logique implacable peuvent considérer tes gestes comme de sérieuses prétentions à ne pas en rester là!

Si l’on approfondit la question, tu portes atteinte à la vie privée. Te rends-tu compte du personnage que tu représentes?

La femme que je suis, elle se sentirait violée dans son intimité! Quand vas-tu enfin changer ton comportement, et respecter les femmes?

 

(Long silence)

– Tu y vas fort, qui plus est parano sur les bords.

Où est le mal à vouloir accrocher un sourire, dans ce triste monde?

Ne peut-on pas offrir la face d’une bonté humaine à ces sympathiques caissières? Elles subissent à longueur de journée les assauts répétitifs d’individus qui crachent leur frustration, leur mal de vivre.

 

– Ben voyons!

Tu cuisines ta sauce selon ton goût, pour mieux fuir « ton problème ». J’ai une fois de plus tort, n’est-ce pas comme cela que je dois l’interpréter?

– Ma chérie, tu es mon rayon de soleil, alors il y a de temps à autre quelques nuages menaçants.

Je vais griller ma douce blonde!

 

(Rencontre avec une amie: Martine)

– Bonjour Martine! Comment vas-tu?

– Je vais bien, je suis assez zen en ce moment, et toi?

– Très bien.

Alors explique-moi de fond en comble, comment vont tes récentes  amours avec ton étalon italien?

Tu sais, celui qui dont tu m’avais détaillé son corps si sculptural à en baver d’extase!

 

– Ah oui figure toi, qu’il a préféré s’enticher de ma meilleure amie Anne- Laure.

La semaine dernière pour combler le tout, je l’ai aperçu main dans la main, yeux dans les yeux avec cette vieille bique, aux doigts très fournis de bagues de grande valeur, et aux titres aristocratiques.

 

– Oh quel goujat!

Il mériterait une sévère punition ce salaud, ce gigolo de rital!

Il t’a fait subir cette honte, à toi Martine qui a le cœur sur la

main.

Tu es une fille extraordinaire, et tu rendrais heureuse toutes ces têtes couronnées de la cour de Venise à l’âge d’or. Tous ces nobles aux regards brûlants et ténébreux!

 

– Je sais, mais cela ne me console guère.

Comme quoi tous les mêmes pour…

 

– Tu as entièrement raison Martine, tous les mêmes.

Mon homme ne s’imagine pas la chance qu’il a de vivre à mes côtés. Tiens, comme bonne résolution, dès ce soir il sera privé de…