La télé sans images (Acte I)

– Je te préviens, aujourd’hui je regarde ma série préférée, et il n’y a pas de mais qui tienne. Il ne faut pas que tu oublies que la semaine dernière, tu as pu à loisir regarder le rugueux-by. Alors basta, ras le bol avec ton sport à tout bout de champ (de vision). A moins que qu’il ne s’agisse de moutons à quatre pattes! Regarde-moi ces abrutis (ovalie mentale) se donner des coups gratuits! Plus je les observe, ils ressemblent à des armoires à glace aux miroirs légèrement fêlés. Quoique… il est plutôt mignon le grand blond aux larges épaules, oui des épaules robustes et comparables à celle d’un ange. Ah ouais, qu’est-ce qu’il est chou avec ses cuisses bronzées et ses fesses si douces, si bombées!

 

– Bon, ça suffit maintenant, mate un peu plus les hommes! De toutes les manières, tu ne m’as jamais regardé qu’avec mépris. (Oh pauvre victime!) J’ai toujours été pour toi cet être doté d’une… maladive maladresse! Nous en sommes à nous dire la totalité des vérités, alors retroussons-nous les manches pour abattre avec conviction les critiques, une bonne fois pour toutes! Tu reconnais au moins qu’il n’y en a que pour ta famille à tous les plats! Je sais, ton mec est un laissé- pour- compte, un bon à rien, un gars qui ne sait pas exprimer ses sentiments, bon à jeter aux orties!

Madame à l’excellente culture générale compare celui-ci, celle-là avec les mêmes sempiternelles médisances. Pour en finir, elle veut tout, et tout de suite, sur un claquement de doigts! Ah, elle a bonne réputation la grande dame!

– Mais c’est que monsieur me fait sa petite crise de jalousie! Il n’a pas été faire sa petite sortie quotidienne?

Ah oui, suis-je idiote, un petite su-sucre! Enfin, il sort de ses gonds finement graissés pour une fois. Dis-moi en toute honnêteté, m’as-tu regardée quand je m’habille le matin?

Peux-tu me dire la tenue que je portais pas plus tard qu’hier? Non, tu restes sans voix. Tu as peut-être contracté des angines qui t’empêchent de t’exprimer! Encore plus enfantin pour toi, peux-tu me détailler avec exactitude ce que je portais cet après-midi? As-tu remarqué le nouveau balayage de ma coiffure? Eh bien,non! Tu es incapable de toutes les manières qu’elles soient de reconnaître que tu ne regardes plus ta femme avec les yeux de l’amour comme autrefois. J’ai beau me farder en girafe broutant les feuilles paisiblement pour que tu baisses le regard encore plus bas, du fait que je n’existe plus à tes yeux. Tu te plonges avec plaisir dans ta cécité! Par contre, pour faire des compliments à mes collègues, là tu es…

 

– Ma chérie, tu sais très bien que je regarde avec minutie ta belle silhouette, tes yeux toujours aussi vifs et clairvoyants, ils sont si riches d’une expression contemplative et d’une intelligence hors du commun. Ah oui, tes yeux si pétillants au lever de ce matin, qui s’annonce encore plus merveilleux à tes côtés. Tes cheveux que je ne me lasse pas de caresser et qui m’évoquent le doux frisson de la…

– Arrête s’il te plait tes simagrées. Tu me saoules avec tes paroles qui n’ont plus aucune poésie, sinon qu’une échappatoire pour mieux marquer ton territoire masculin, et ne plus te soucier de moi. Tu ne te doutes pas que pendant que tu es avec tes clients à vanter la panoplie de tes produits, eh bien, les nuits où tu couches à l’hôtel, (comme tu précises avec ton humour: l’auberge de paille à la belle étoile, à compter les moutons et les brebis galeuses, pour devenir un saint) moi, je les passe à pleurer sur mon sort, au fond de mon lit glacial à ingurgiter des anxiolytiques, à vomir en permanence cette vie de merde, d’attente d’un coup de fil qui ne vient jamais. Tu te carapates, en prétextant que tu as un rendez-vous à honorer, d’un restaurant chic décommandé à la toute dernière minute en me balançant: je suis sincèrement désolé ma chérie, mais j’ai un contact très important demain, et je dois étudier le dossier en profondeur. J’en ai marre de tes mensonges éhontés qui sont inventés au fil du récit, que tu tisses pour te préserver de cette stupide tromperie. Tu représentes le portrait type de l’homme pervers dans tes paroles . Disons, malade du moins par son concept pathétique, où Monsieur se fait passer pour la victime. Si je résume: un être incompris, le pauvre chou que…

 

– Madame ne peut pas s’empêcher de ressortir son illustre méchanceté, sa haine contre son homme, qui hier était encore un dieu vivant, et qui aujourd’hui n’a plus la moindre pensée pour sa tendre chérie!

Faut-il compter les interminables et harassantes heures consacrées au volant de ces routes sinueuses, et dangereuses pour offrir à l’être aimé un meilleur quotidien?

Ah non, il faudrait que monsieur soit en permanence à la maison! Désolé ma chérie mais jusque là, on ne m’a pas enseigné à vivre de façon permanente à la manière d’un enfant gâté, pourri…

– Tu ne manques pas de toupet, et dire que s’il n’y avait pas eue la générosité de mes parents, à l’heure actuelle, tu te retrouverais à quémander à la sortie du métro, avec comme toute fortune un balluchon fripé!

Tu es encore plus minable que je ne le pensais. Beurk, un minuscule arriviste de province aux dents longues, un égoïste de première qui ne pense qu’à sa péteuse personne, et bien sûr à faire la parade comme le fier dindon avec ses potes.

Tu jacasses à l’image d’un idiot sans plumes, qui a honte de rentrer le soir dans la basse-cour! Parfois, tu sors de ta bouche des discours incompréhensibles, lassants, ennuyeux, nuls à chier.

 

(Applaudissements)

 

– Superbe interprétation, je vous tire ma révérence!

Cet homme n’a réussi que grâce au piston, aux belles phrases à la con, et surtout aucune abnégation de sa part, aucun travail pour se hisser au sommet.

Pas plus tard qu’hier c’était tout à fait normal qu’il progresse socialement, et aujourd’hui cet homme (le même ou son fantôme?) est un profiteur. Quel beau tableau, n’est-ce- pas? Quelle contradiction, quelle ambiguïté ma chérie!

N’ai-je pas consacré des fins de semaines à pousser la brouette, à me servir de la pioche et la pelle, (avec enthousiasme, je l’avoue!) à remuer les sacs de ciment pour fortifier les murailles du château- fort de tes parents? N’étais- je pas il y a encore peu un mode d’exemplarité?

Il y a souvent la contrariété de cette pensée qui s’envole au gré du vent, et qui prend une autre tournure selon le souffle employé dans toute son énergie. Ainsi, on peut pouvoir changer les mentalités, et oublier les sacrifices consentis sans aucune arrière- pensée!

 

– Pardonne- moi mon pinson, mais il faut que tu comprennes que je me sens si seule, si peu aimée, si fragile. Mes paroles ressortent de la profondeur de mon âme. Ce mal- être par sa ténacité m’entraîne à souffrir de mille maux, où je n’arrive plus à me situer, à retrouver ma place, mes vrais repères.

Je culpabilise et me rejette la lourde faute d’avoir voulu te pousser dans tes ultimes retranchements, pour que tu ambitionnes à être le meilleur (le killer) dans cette jungle de folie. Maintenant que tu as escaladé les sommets, je suis jalouse de ton succès, du moins, je voulais que tu rivalises un petit peu avec mon père, et non te voir en dilettante. J’ai enfin compris qu’il ne faut pas forcer les personnes que l’on aime, et qu’ils se heurtent à leur propre peur. Alors ne serait-ce que par leur naturel, et leur savoir- faire (intuitif) cela va permettre de relativiser leur souffrance, et ainsi mieux soulager la douleur qui est restée un poids « énorme » pendant de nombreuses années!

 

– Ma chérie, quel plaisir quand tu t’exprimes, et que tu exposes à la lumière tes propres soucis, tes ressentiments, tes angoisses. Il était grand temps de commencer à se parler avec franchise. Pendant de longs mois, nous nous sommes ignorés, le silence radio s’était instauré entre nous deux. On se croisait en s’évitant au maximum au lieu d’en venir à l’essentiel c’est-à-dire NOUS!

En fait, une existence est vouée à une certaine pauvreté, à une médiocrité pâle et désoeuvrée, lorsque la flamme de la passion s’éteint en traînant cette fumée éphémère d’un jour sans lendemain. Donc au quotidien, il faut être attentif pour raviver la flamme sur le sentier de l’émotion! Car un petit manque d’attention peut représenter cette mèche noyée dans la masse liquide, ou bien cette cire qui devient tout à coup des larmes qui coulent à ne plus…

 

– Mon pinson d’amour, serre- moi très fort!

Laisse- moi me blottir dans ce cyclone, à la torride et vertigineuse sensation, qui me comble à en perdre la raison!