Comment se fait-il que ce mégot fume encore aux reflets du soleil de cet après-midi, dans cette petite ville sur les bords du pacifique?

 Peut-être le dégoût de la vie à tirer des bouffées pour refouler une grande colère sur ces cigarettes à la nicotine qui colle aux poumons, où ces dernières deviennent canoniques par tous ces crachats jaunâtres. 

La fumée éparse de ce mégot sur un trottoir insalubre, où plus tard la balayeuse municipale effacera toute trace d’une causalité à une existence certainement inachevée.

Près de ce fauteuil usé par le temps, la pièce dégage une lumineuse clarté.
Le téléviseur émet des images colorées avec un arrière fond musical.
Une fenêtre ouverte à tout vent où les rideaux s’entremêlent comme des fantômes qui dansent avec allégresse une ritournelle.
Un homme à la cinquantaine passée est agrippé au linteau du cadre de la fenêtre, il faut comprendre qu’il n’en peut plus de cette misère de vie.
On lui a apprit la nouvelle ce matin, à savoir qu’une partie du personnel va suivre le chariot des départs. Son job de médiateur en relation humaine va disparaître des grilles du code du travail, en fait la trappe de l’oubli se profile à l’horizon, chaque salarié aura le droit minime de se défendre par ses propres moyens , au vu que les syndicats font la limace et les lèches bottes au président directeur général depuis belle lurette! 

Que dire de sa femme Laurie partie en claquant la porte avec une valise de fortune, pour se jeter à corps perdu dans les bras d’un looser de pacotille, mais qu’importe il à un atout considérable, il est jeune, et qui plus est artiste et bohème, la nouvelle tendance qui fait apparemment tourner la tête aux femmes en manque d’aventures. 

Comment interpréter cette vie aseptisée d’un hypothétique bien-être  à deux, alors qu’il ne s’agit tout simplement que d’une hypocrisie totale de deux êtres qui se sont aimés dans la force de l’âge et des ambitions communes.

Une fois la routine installée, il ne reste plus cet attrait enchanteur de la découverte de l’autre avec ses aléas aventureux, le torrent résonne de cette eau croupie de la rancune sourde et possessive!

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Ah quoi bon continuer encore une fois à se battre, car même cette dernière cigarette fumée hâtivement n’a plus cette saveur savamment orchestrée par l’esprit, où à travers l’imagination de ce tabac planté dans les verdoyantes forêts brésiliennes, les neurones ne sont plus connectés pour apporter ce rêve qui permet de suivre un projet d’une existence colorée pour nous guider sur le chemin du quotidien si lourd à porter.

 Ah quoi bon ressasser dans sa tête ce fils qui était le portrait craché du père, où ce dernier trop vite parti lors d’une virée entre potes avec cette maudite voiture emballée comme une locomotive en furie, pour ne pas pouvoir négocier la courbe de ce virage scabreux. Il faut reconnaître à juste titre que leur mort fût atroce, les quatre jeunes à bord périrent à l’intérieur du véhicule. Selon les rapports officiels délivrés par les enquêteurs, le conducteur avait 3,5g d’alcool dans le sang. 

L’air est frais et  vigoureux en ce début d’après-midi, la circulation est dense et bruyante, comme pour ses jours mémorables de manifestations pour les libertés des citoyens opprimés de fortune face à ses oppresseurs fortunés, toute cette forme d’esclavage des temps modernes. 

Enfin il va pouvoir se rapprocher des croquis orchestrés par Léonard De Vinci, et toutes ses inventions pour se projeter dans les airs, et enfin ressentir la douce sensation d’un envol gracieux et majestueux. 

A moins qu’il lui reste la dernière solution de se retrousser les manches, de croire plus que jamais en lui de toute les fibres de son être, et ainsi pouvoir sucer les pastilles à la menthe, pour que cette dernière cigarette ne soit qu’un lointain souvenir. 

Il va enfin pouvoir s’accrocher à la rive d’un futur enchanteur, qui va lui aérer un peu mieux les bronches. Il pourra ainsi crier au monde entier sa putain envie de croquer la vie, sans essayer de trop écouter son crâne malade d’une certaine contamination, voire une pollution de tous ces milliers de véhicules qu’il fixe du haut de son perchoir pour mieux plonger la tête vers le bas, par cette avidité d’observer les tentations qui le guettent? 

La morale de l’histoire c’est que souvent l’on évoque la dernière cigarette du condamné avec toute la dramaturgie que cela comporte, alors qu’ici la dernière cigarette peut-être ce combat intérieur d’une vie qui ne peut nullement se terminer avec cet arrière goût d’inachevé…