Les grandes parcelles des riches propriétaires (las fincas)  aux alentours de Tolède se réveillent avec un froid doux  qui perce l’odorat des naseaux de Miuro Segundo, un taureau de trois ans et demi d’âge qui dépasse allègrement les 525 kilos. Il a ce regard de brave, avec la fierté d’appartenir à cette race combattante, qui dans les arènes font soulever les Olas et les mouchoirs, par la grâce et l’élégance, ainsi que cette vaillance légendaire à faire virevolter les capes des toréadors, où le rouge devient la couleur du sang qu’il verse avec bravoure, pour défendre la légende et la mémoire de Miuro Primero, qui à deux reprises lors de monumentales corridas fut gracié aux difficiles arènes de Séville et de Madrid.

Sa fin de carrière fut plus tragique dans ces arènes froides et sordides de Cuenca, où il fut victime d’un jeune réjonéador, ce dernier fut incapable de porter  une bonne estocade, il acheva le travail non de manière remarquable, ( sobresaliente) mais en meurtrissant ses côtes saillantes, et connaître une fin effroyable pour ce grandissime guerrier du ruedo

 

 

Quelle vie trépidante à courir les aéroports du monde entier pour Esméralda, un peu trop lassée par ses nombreuses absences, à toujours s’éloigner de son petit village de Tolède!

Esméralda a la nostalgie, quand elle se remémore son enfance à courir joyeusement dans ces vastes prairies, au milieu des taureaux encadrée qu ‘elle était par son fidèle serviteur Miguel, le bras droit à papa. (Papa a hérité de nombreuses parcelles, avec un élevage de taureaux reconnus par leur renommée dans toute l’Europe et une partie de l’Amérique, à la mort de grand-père.)

Tous ces souvenirs croustillants, en compagnie des employés de la finca à casser la croûte à la bonne franquette au milieu des champs, où ces derniers vivaient leur passion à côtoyer et nouer une indéfectible connivence avec les taureaux.

 

Le mois dernier, Esméralda a eu une sérieuse altercation avec son cher père pour la première fois de sa vie, car elle ne supporte pas que son taureau préféré Miuro Segundo parte combattre dans l’arène de Madrid l’année prochaine. Elle ne veut pas connaître la même mésaventure qu’elle a connu avec Miuro Primero, dont elle avait versé toutes les larmes de son corps

Oh non, au grand jamais ce taureau Miuro Segundo a une intelligence hors norme, une âme forte et chevaleresque, une sensibilité à la tendre poésie d’une bête qui possède une musculature digne d’un grand sportif. Miuro Segundo a ce supplément d’âme qui ne peut s’expliquer qu’à travers une approche affective, il ressent tout mon être avec une complicité sans égale, et père ne veut rien entendre des mes explications, car mon taureau de cœur mérite une longue et paisible vie, et non qu’il termine souillé au milieu de la plaza, par ces toréadors qui vont l’affronter une fois la pique enfoncée jusqu’aux entrailles, et la pose des banderilles pour l’affaiblir un peu plus, et lui ôter toute agressivité , et toute l’inspiration innée chez l’animal.

Alors, le père ne va pas avoir beaucoup d’alternatives, ou bien il choisit d’offrir la liberté, et par la même occasion une belle espérance de vie à Miuro Segundo, ou bien il s’entête à poursuivre son idée et à ce moment là, il aura perdu à tout jamais sa fille!

 

 

Depuis sa tendre  naissance Miuro Segundo, se berce de toutes ses illusions  de pouvoir redorer le blason de la famille, avec la dureté de ses cornes et sa force de caractère, il veut faire honneur à son frère Miuro Primero. Dans des moments nostalgiques, il ne comprend pas ces êtres humains qui vont le bichonner, lui offrir leur cœur, pour ensuite l’envoyer à l’abattoir!

 

Peu m’importe les banderilles que l’on me plante le long de ma colonne, et qui me font souffrir, tout comme la pique de cet imposant andalou, aux parcimonieuses habitudes de se laisser aller aux douceurs et à l’éclat du vin de Xerez, sur son cheval il veut montrer une fière allure, quand il s’appuie avec instance sur ses étriers pour m’asséner des piques qui réveillent des douleurs venues des ténèbres, et devant mon regard persistant il me tourne le dos, pour ne pas m’affronter, et partir sous les huées et les cris de la foule qui hurle dehors, (fuera,) le picador à la triste figure!

 

Peu m’importe l’épée qui va me traverser le corps, ainsi que ces hommes vêtus comme des papillons aux couleurs du soleil, et qui me baladent comme un pantin désarticulé d’un coin à l’autre de l’arène.

Mes cornes acérées défendront jusqu’à la dernière goutte de sang, chaque recoin de mon territoire, et s’il faut mourir, alors va, mais avec les honneurs, et la tête haute!

 

Je ne veux pas devenir une danseuse de bal populaire, qui accapare l’attention éphémère et vaporeuse de tous ces poivrots avinés au comptoir de la miséricorde, et de l’oubli du temps!

 

Finalement le spectacle que veulent offrir les humains, ne peut se dérouler dans les règles de l’art qu’avec la bravoure de notre condition de taureau, car l’arène rouge perdrait de son allant sans notre présence, et notre impétuosité. Les toréadors ne pourraient plus vêtir leurs habits de lumières, et leur vie serait éteinte et morne.

 

Nous sommes souvent considérés dans ce jeu de vie et de mort,  comme les méchants de l’histoire tauromachique, mais en fait ce que je veux retenir, moi, Miuro Segundo du nom c’est l’amour de tous ces humains qui m’ont conduit vers le chemin de la liberté, et peu importe la gloire que l’on peut attribuer à tous ces toréadors de renom, car ma vie est ailleurs, là, ici dans ces vertes prairies de Castille, près de ces oliviers qui balaient les vents de l’humanité, où les hommes aiment avec une grande passion les taureaux…