Les quelques rares ânes viennent trouver une juste et judicieuse récompense à la fontaine, après une journée de durs labeurs. En observant leur postérieur, on comprend mieux, à la démarche chaloupée, la passion qui anime leurs propriétaires solidement attachés aux racines de la ville simple, à l’odeur de poussière, aux regards cuivrés, aux mains calleuses. Ces dernières retracent la conduite, d’une idéologie transmise depuis un temps qui ne peut être quantifié. La souffrance physique jalousement gardée, l’amour éternel et sans failles ont perpétré les courtes siestes en été sous les pieds des vignes (le vin ingurgité doit toujours exprimer une noble image, un symbole pur, simple, démonstratif, pour un plus juste retour aux sources de l’existence) aux gorgées précieuses, fabuleuses, mystiques (par l’imagination débordante jusqu’à la lie!) par les légendes véhiculées par des générations entières, où l’eau qui coule purifie la pensée…

Cette province de Castille, fortifiée par les envoutantes murailles qui rampent le long de la ville comme les captivants serpents, se réveille sous les basses températures et, malgré cela, les oliviers offrent leurs parures de feuilles bercées par les vents de l’humanité aux doux sourires de connivences millénaires de ces paysans robustes.

Voilà pour l’introduction et tout le tralala mécanique, euh pardon médiatique! L’introduction a été préparée par un genre de journaliste de la capitale, ben quoi! Un homme cultivé aux études supérieures, il s’y connaît, surtout, en ayant reçu la bonne éducation dans les écoles privées des sœurs. Il faut que je vous dise que par ici on s’y connaît un peu sur les tracteurs, les vaches et les chèvres. Pour un paysan, le tracteur, c’est souvent comme une deuxième femme, surtout que quand l’on reprend la ferme familiale, on épouse on tout premier lieu les parents et leur codes moraux! Bon très bien, très bien comme on dit dans le coin, je me jette dans le purin!

C’est a la mort de ma mère à l’âge quatre-vingt-dix-neuf ans, que s’est produit chez moi un déclic et que j’ai voulu raconté une part de ma vie avec les mots abrupts de cette violence terrestre, et conjuguer cette âme paysanne avec le décalage du temps d’une époque révolue mais qui a bel et bien existé pour laisser un modeste, mais vif témoignage. Les mots n’expriment plus l’action de ces instants relatifs d’intenses barbaries.

C’est pourquoi mes rares écritures ne veulent apporter ici, qu’une religieuse et tendre poésie aux âmes disparues car, malgré mon âge, je reste très positive dans mes idées. Bien des choses ont changé en Espagne depuis la guerre civile. La libération de la drogue douce, après des années de répression, a mis sur le trottoir en toute impunité une jeunesse qui n’a jamais su se sortir du malaise environnant. Par la même occasion, les livres aux doctrines strictes ont été brûlés sur la place publique, avec la fumée noire qui se propageait dans l’air que l’on croyait pur et qui n’a jamais autant contaminé cette jeunesse agonisante par tant de manques de repères!

Il me semble que les hommes sont des guerriers depuis leur création et que la plus symbolique guerre qu’ils affrontent au quotidien, c’est cette recherche perpétuelle d’une paix intérieure pour chasser leurs tourments, leurs idées noires, cette pellicule qui risque de devenir un film de série B.

Le serpent venimeux a contaminé une grande partie de ces hommes à la cruauté bestiale, à la haine raciale, à la barbarie cruelle, meurtrière. Certainement vivre dans la quiétude n’a plus aucun attrait, et l’être veut se rendre intéressant par le maniement des armes qui font du bruit, (lâcheté de ne point être entendu?) un bruit qui devient sourd pour que des larmes coulent du fond des cœurs et ne s’arrêtent plus jamais jusqu’à déborder près des torrents à l’eau corrompue!

Je  me présente Encarnacion (du bien ou du mal? Vous constatez que rien n’empêche d’avoir de l’humour sans avoir suivi des études) De La Torre, l’équivalent de De La Tour en français, (pourtant je suis petite, au village on me surnomme le moustique clairvoyant) je suis née dans un petit village près des fameuses murailles d’Avila, oui vous savez, là où l’on prépare de superbes pâtisseries comme « las yemas »; Bon, je reviens sur mon village de Santa Cruz Del Valle aux milles âmes aujourd’hui, qui est une merveille, ne serait-ce que par sa mairie avec ses portes sculptées représentant une scène quotidienne de paysans partant à l’aube aux champs, ça va? Je ne vous ennuie pas trop avec mes histoires de paysans? Non, enfin bref je continue ma narration, j’en étais où? Ah oui, il faut que je vous détaille le parc d’oiseaux exotiques, les canards aux plumes cendrées, les poules sud-américaines, les oies françaises du Gers. Voyez-vous, il suffit de découvrir ne serait-ce que les animaux pour avoir des images plein le crane et être captivée par le voyage unique de notre imagination. Il ne faut surtout pas oublier les arènes rouges pour la complaisance des yeux, les habits de lumières aux vives couleurs jaunes qu’il ne faut manquer sous aucun prétexte pour les fêtes très animées du mois d’août et septembre.

Revenons-en aux fêtes, elles se déroulent le six août et le quatorze septembre, chaque jour pendant une semaine nous avons droit à des corridas, des bals du soir pour des rencontres rapprochées pour les jeunes, hi, hi, hi! L’offrande au christ en parcourant tout le village se termine à l’église, avec les dames d’honneur montées à cheval vêtues de superbes robes et mantilles préparées soigneusement toute l’année par des mains expertes, pour que dans leur beauté elles puissent un peu mieux escorter le seigneur, quelle belle apothéose finale.

Je me rappelle comme si c’était hier, quand j’évoque les souvenirs du village et tous ces lavoirs alignés, où ma mère nous lavait le linge. Toute une procession de femmes se donnait rendez-vous pour entamer des conversations passionnantes dans un brouhaha du tonnerre tout en frottant, tordant ces vêtements que nous allions porter le lendemain, et que si vite nous allions salir en dévalant joyeusement les pentes.

Dans ma tendre enfance, j’avais une fascination pour les poules, ce qui me plaisait était de les prendre en filature pour jouer à la détecte en herbe, et ainsi pouvoir pendant des heures les épier.

Contrairement à ce que l’on croit, une poule ne va pas pondre son œuf à la va-vite, elle passe une grande partie de son temps à picorer avec ses amies, pour revenir au point de départ au milieu des caquètements. Il y a toute une technique de sons, d’échanges avec ses camarades de jeu avant d’aller pondre son œuf. Que j’étais fière quand je trouvais un nid, ainsi je ne disais rien à mes parents, et quand le nid en question s’était étoffé d’une vingtaine d’œufs, je courais annoncer la bonne nouvelle. Il y avait des fois où j’attendais trop et la moitié des œufs étaient pourris mais qu’importe, l’essentiel était surtout d’avoir mené à bien la mission à son terme comme la plus belle des récompenses. Il y avait « Granuja » qui était la grande reine incontestée de la basse-cour, elle tenait son rôle à merveille et, à deux reprises, lors de combats, elle avait battu à coups de becs « Gallegos » qui ne voyait plus que d’un œil, et « Gabriel » qui lui, n’avait jamais tenu son statut de coq hardi et fier, disons qu’il avait des tendances efféminées, vu qu’il refusait de s’accoupler avec les tendres poulettes, eh oui, à moins que dès sa naissance ce soit un coq rêveur et sans sexe, comme les anges!

Autant que je me souvienne, j’ai toujours été très solitaire, je me disais que les meilleurs amis au monde étaient les animaux, alors au gré de mes humeurs il y avait mon chat Carlito, ou bien mon chien Manolo pour partager les émotions intenses que je vivais. Mes frères ne faisaient pas partie de mon monde, ils passaient leur temps à se battre, et les rares moments où j’étais en leur compagnie, ils me tiraient les cheveux. Comment voulez-vous qu’après cela je trouve les hommes romantiques?

Pour vous parler furtivement de ma famille, puisqu’il le faut encore une fois, je peux vous parler de mes cinq frères . On va commencer par Alfredo, l’aîné, qui est têtu comme une vieille mule, il était parti en France, pour travailler à la tâche en tant que bûcheron à débiter et couper des pins, là où la sueur se déverse sur les corps d’immigrés. Les montagnes de la Sierra de Gredos sont restées accrochées à tout son être et, une quinzaine d’années plus tard, il est revenu sur la pointe des pieds au village, il est devenu commère comme jamais, et maintenant il s’occupe de l’entretien de ses vignes, de ses oliviers, pour un peu mieux presser à l’atelier cette richesse d’huile par sa pureté, qu’il vend tous les vendredis au marché d’Avila, et tous les mois à Tolède. En fait, qu’a-t-il recherché toute sa vie? Un certain exemple qui n’est jamais venu, chaque éternité du temps nous pousse à retenir le moment où va surgir l’eldorado, foutaise, merde nauséabonde à la mauvaise digestion, la fierté ne sert à rien pour s’apercevoir que notre existence s’évapore comme les ondées éparses de pluies, et qu’il ne reste plus rien de nos misérables vies qui ont si peu comptées pour ces quelques terriens qui nous tenaient à la botte, pour que l’on crache dessus, ainsi dans les périodes dures mieux leur cirer leurs crasseuses chaussures!

Oh oui fierté, tu m’en diras tant! Les larmes qui me coulent de mon œil gauche malade sont celles que depuis plus d’un demi-siècle je n’ai pu verser pour au moins remplir les cœurs asséchés. Les larmes m’ont fait comprendre qu’elles peuvent faire oublier ce passé sale, moribond, perdu dans un coin atroce par toutes ces guerres qui ont prouvé que les hommes ont au fond d’eux une folie douce, une haine millénaire , une barbarie cruelle, des yeux assoiffés de sang, des mains corruptrices, vicieuses, malades. Heureusement qu’il y a des hommes à l’imagination salvatrice s’envolant comme des oiseaux libres, qui rêvent d’un avenir prometteur à la douceur parfumée, à l’enivrement de cette paix dans les cœurs qui attendent la chaleur d’une émotion qui ne peut s’expliquer.

Une vie s’écrit à la force du poignet, à la sueur du front imprégné de cette souille qui éclabousse les sillons cultivés avec passion. A  mon âge, je peux m’exprimer en toute franchise  et dire que la solitude ne m’a pas trahie dans les moments où l’on connaît la douleur d’avoir perdu les êtres chers que l’on aime plus que tout. Ce retour en arrière permet de voir défiler les images jalousement gardées. Il faut surtout disséquer cette réflexion qui nous fuit cruellement. Réfléchir positivement, c’est accepter de se faire juger par ces gens dits objectifs dans ces étapes où notre inspiration soudaine, l’élan du moment, les pulsions du cœur vaillant veulent démontrer des facettes inconnues jusqu’ici. Les nuits permettent de relativiser la pression du jour, de mieux comprendre le labyrinthe tortueux et ses méandres que peut représenter le quotidien. Souvent, les gens comme moi comprennent qu’il ne faut retenir que quelques moments importants de la vie car justement, c’est sous une certaine forme d’ennui qui se créer la diversité. Parfois, à travers des tâtonnements comparables à l’esquisse de l’artiste, qui recherche les traits qui vont définir la personnalité de l’œuvre, on arrive à garder des souvenirs qui nous marquent profondément.

Avec votre permission, je vais continuer à parler de mes frères. Pour Francisco, ma douleur m’emportera au-delà des ténèbres (pour masquer ma culpabilité?) de n’avoir pu rien faire pour lui, à l’âge de quinze ans, il fût emporté par une méningite, malgré son admission au réputé hôpital Sonsoles de Madrid, la maladie eut le dernier mot. Je culpabilise du fait que je m’entendais si bien avec lui, il me confiait tous ses petits secrets en me détaillant ses premières rencontres avec Esméralda, la fille du laitier. C’était une fille d’une gentillesse, d’une sensibilité, d’un parfait respect pour son prochain. Jusqu’au dernier souffle de Francisco, elle était restée à son chevet. Je sais qu’aujourd’hui Esméralda est marié à un notaire madrilène, elle avait arrêté ses études de droit en obtenant une licence, pour mieux s’occuper de ses deux enfants Flor et Nicolas. Fleur passionnée de mes amours, tu embaumes mon cœur léger, douceur à la sensibilité émotive, tu me rends passionnée comme jamais…

Comme quoi, parfois, les hasards de la vie dépassent la réalité des pensées. Revenons à nouveau à parler de mon frère, ce petit cachottier écrivait des poèmes, et moi j’étais sa fidèle lectrice. Je ne comprends pas pourquoi je suis devenue si lâche, si peu combative, quand la maladie l’a frappé de plein fouet. A cette époque, je ne voulais plus de sa présence, ainsi je pouvais mieux m’exprimer personnellement, m’accomplir, me ressaisir de l’abîme de mon âme perdue, dans ces moments où l’on  ne maîtrise plus cette adolescence qui nous échappe du bout des doigts à l’anxiété incontrôlée.

Je n’écrirai que quelques lignes sur mes frères jumeaux Estéban et Eduardo, ils sont partis en Allemagne, tous les deux, il y a quarante ans de cela, pour faire fortune avec leur « Deucheeemark » comme ils répétaient si souvent, tout cela pour découvrir l’autre face de la monnaie. Ils ont terminé leur carrière avant l’heure c’est-à-dire à l’agonie, leurs poumons abîmés par le bitume, ils ont façonné de leurs mains habiles les autoroutes de Munich, Stuttgart et tous ces endroits qui ne figurent pas sur la carte! Ah grandeurs éternelles, rêves crées par une imagination qui se confond dans le miroir aux reflets changeants!

Vous allez sûrement me dire qu’ils ont suivi d’autres voies, très bien je l’accepte! Pour Estéban et Eduardo leurs voies ne conduisaient pas vers des voyages paradisiaques, (avec toute ma tolérance) mais bien vers des voies aux sens stricts, aux ralentissements dus à un climat qui ne leurs convenait point, aux restrictions d’une langue bien difficile à maîtriser, au bout d’une voie sans issue aux perpétuelles bifurcations. Qu’ont-ils fait, eux aussi de leurs vies respectives? Ils n’ont même pas réussi à bâtir une maison respectable au village! Alors partir oui, mais dans ces conditions là, non! Ainsi parfois se déroule la vie sans nous dresser le tapis rouge soyeux que l’on voudrait fouler ne serait-ce que sur la pointe des pieds!

Maintenant je vais vous parler d’Angel le petit dernier qui a une génération de moins que nous. Il n’y a jamais eu l’ombre d’un doute, pour lui, la terre, les mains calleuses, cela ne l’a jamais intéressé. Angel a toujours eu des tendances chics. C’est-à-dire tous les dimanches c’était le costume cravate. Il a décidé de porter l’habit du riche, je souris intérieurement encore aujourd’hui quand je me rappelle moi, Encarnacion, avec mon bon vieux tablier à faire la vaisselle et la cuisine, et lui tel un pacha, assis confortablement pour lire les quotidiens sportifs, ça lui a plutôt réussi, car il est le chef du service football d’une chaîne privée, qui fait ces dernières années un carton point de vue audience. Il me semble (sous toute réserve) qu’il a honte de dire à ces gens bien portants qu’il a une sœur qui sera toujours restée paysanne, quelle beauté est cette philosophie de rester le même personnage toute sa vie. Enfin bref, cela est ma manière de penser sans me confronter au quotidien à la mesquinerie représentative d’une société qui se dit aller de l’avant!

Je dois dire en étant honnête et objective qu’il a toujours eu cette force en lui pour analyser, disséquer un match de football, avec une justesse sans équivoque. Il est devenu une référence dans le gotha footballistique, les stars de première division ne veulent être interviewées que par lui, car Angel sait tellement tirer le meilleur humainement d’un joueur.  Enfin encore une fois, mon honnêteté me fait dire que je suis très fière d’Angel, il a eu ce qu’il a voulu, et il a fait quelque chose de sa vie, il doit aujourd’hui bien rire sous sa moustache quand le père lui disait: « tu es fainéant, un bon à rien, tu ne feras rien toute ta put..de vie! » La grande persévérance d’Angel de croire toujours en soi lui a permis de s’offrir une place confortable au soleil, mais il faut être très vigilant, sachant que l’existence nous réserve parfois de mauvaises surprises.

Donnons un peu de gaieté et parlons des immigrés espagnols qui ont su construire au fond d’eux même une place romantique près de leur cœur pour le pays qui a su les accueillir. Je pense plus particulièrement à toi Pedro quand, tous les matins, tu descends à Arenas  chercher les quotidiens français tels que Le Monde, l’Equipe, etc.… C’est pour toi Pedro, qui a vécu une grande partie de ta vie en France à travailler, que je veux écrire ce vif témoignage.

Juin 1940, Pedro a quitté sa Castille natale pour partir quelque part en Europe à la recherche d’un emploi. Il vivotait tant bien que mal en travaillant à la scierie du coin, où le travail se faisait manuellement cela n’empêchait pas de faire face aux colosses troncs d’arbres. Son village d’à peine mille âmes, où l’on fait vite le tour des étroites rues et où l’on dévale les escaliers pour rejoindre la place de la fontaine, où une grande partie des villageois se donnent rendez-vous pour échanger les idées d’un soir, souvent pour parler d’un tel qui a fait cela, du fils de la Julia qui a fait ceci… Ici tout se sait, tout est bon à prendre pour entamer une conversation sous forme d’assemblée générale. En première ligne, les femmes qui sont les fers de lance de la voix, de la critique, du commérage, de l’opinion. Elles gèrent la liberté d’expression avec une rapidité déconcertante. Les hommes parlent surtout de la crise forestière, des mètres cubes de bois, des quotas laitiers. Ces hommes avec leurs traditions ancestrales. Les anciens s’expriment rarement, mais leur sagesse compte aux yeux de tous. L’Espagne de Pedro en plein désarroi déclinant les conséquences fâcheuses dues à cette maudite guerre civile, meurtrie d’une blessure qui sera longue à se refermer. Voilà comment on peut mieux comprendre pourquoi il a laissé derrière lui ce pays qu’il n’oubliera jamais, ce pays qu’il délaisse épisodiquement. A trente ans, il était déjà marié avec trois enfants à charge, Jorge six ans, l’aîné, Marcos quatre ans, et Maria deux ans. Sa femme Luisa, vingt-huit ans, était une fille du village voisin de Monbeltran de la Villa. Elle n’a connu dans sa vie que la traite des chèvres de ses parents, et le façonnage des fromages en petits rondelets pour les vendre en échange de pain, ou de quelques litres d’huile d’olive, ou bien encore des bouteilles de vin première cuvée pour le père, friand du fameux liquide.

Pedro, avec les quelques réserves d’argent économisées secrètement a choisi la France comme terre d’exil, attiré par les employeurs en guise d’obtenir une carte de travail pour être en règle face aux autorités. Son travail consiste à abattre des hectares et des hectares de pins, en quelque sorte bûcheron. Malgré le problème de la langue, il se plaît dans sa nouvelle tâche qu’il connaissait déjà. Encadré par des chefs d’équipe français, et surtout entouré par des compatriotes venus de tous horizons, ainsi que des italiens ayant à toute hâte traversé les Alpes. Un travail très pénible où il faut pendant de longues heures porter la tronçonneuse à la main ou à l’épaule. Avant tout, Pedro est venu en France pour travailler quels que soient les sacrifices, sans trop se fier à la montre, il veut offrir une meilleure vie à toute sa famille. Pedro n’a pas tardé à inscrire l’aîné à la grande école pour qu’il ait un avenir plus rose, pour qu’il ne connaisse pas les affres du tunnel, d’ailleurs il ne va pas tarder à inscrire ses deux autres enfants. Il estime que ses enfants retrouveront au fil du temps la sérénité, actuellement perturbés par le déracinement. Ils doivent faire front aux obstacles de la vie quotidienne, mais au contact de nouveaux camarades, petit à petit la confiance reviendra…

Aujourd’hui Pedro est à la retraite, une retraite bien méritée. Fatigué par les durs labeurs, il vit paisiblement dans son petit village de Castille qu’il avait laissé moribond et qu’il retrouve en plein renouveau. Ah la nostalgie! Que voulez-vous, son Espagne est unique, il a connu une déchirure, mais avec le recul il remercie la France de l’avoir si gentiment accueilli à bras ouverts. Malgré les longues années pour s’adapter à un nouveau pays, il vit partagé entre sa Castille et la France à visiter des amis de travail et d’autres connaissances au fil des années, et surtout à se détendre auprès de ses enfants dont il est très fier.

Pedro a travaillé très dur dans ces années difficiles, il s’est privé de pas mal de choses, à commencer par les loisirs, pour privilégier ses enfants pour que ceux-ci poursuivent leurs études et quelle belle récompense aujourd’hui! Père exceptionnel, un exemple d’homme honnête envers lui-même, décoré de la médaille d’honneur du travail. Côté affectif, ses enfants, ses petits-enfants lui rendent si bien cet amour qu’il a su partager, quel bonheur pour Pedro, on lit un visage radieux en son regard, une joie indescriptible d’être devenu par la force des choses, un papa gâteau…

J’en viens à vous parler de mon quartier de La Ladera, avec tous les petits détails croustillants qui font que notre morne existence prend un sens à la réalité de chaque jour quand il arrive avec son lot de surprises. En tout début, je commence par Lucio et Féliciana , pour la Féliciana je serai brève car je la connais comme les ourlets recousus maintes fois de ma jupe. Sans faire dans la dramaturgie, la Féliciana est une commère émérite qui déforme les propos tenus par telle ou telle personne, et en plus de cela elle est très hypocrite, enfin ce qu’elle a pour elle, c’est qu’elle a encore aujourd’hui un cœur pas trop souillé par le temps, elle est toujours prête à aider tel ou tel voisin. (La curiosité serait-elle généreuse à ce point?) Pour ne pas me faire trop d’ennemis au village, il faut reconnaître que les gens sont assez volubiles, expressifs, excessifs, pour faire ressortir leurs ressentiments profonds, en accord avec le gestuel et le parler.

Revenons maintenant à parler de son mari, Lucio, cet homme est un saint, un brave, un honnête homme comme il n’en existe, (je vous vois venir avec vos grandes bottes, non, non, je n’ai jamais été amoureuse de Lucio!) j’exprime ce que mon cœur ressent au moment où j’écris ces maigrichonnes lignes. Il a en lui ce sourire beaucoup trop rare, depuis que les souvenirs reviennent inlassablement. Son frère avait été abattu froidement devant ses yeux par les Rouges comme il les surnomme. Sa mémoire est torturée par les incessants coups de baïonnettes portés sur le corps amaigri de son petit frère, gisant sans vie et répandant un filet de sang à la couleur rouge et noire par la bouche. Si cela n’était pas assez, la suite va être encore plus cruelle, (je vous répète depuis le début que les hommes veulent affronter la mort, car ils ont en eux la culpabilité d’une naissance qu’ils n’arrivent pas à assumer) notre Lucio va être envoyé au cachot, son corps roué de coups, il va se faire cracher au visage par une partie du village qui le considère comme un traître, tout cela suite au témoignage d’un voisin qui, soi-disant l’aurait vu se rendre un soir à une réunion de sympathisants républicains. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans les années trente et que tout le monde soupçonne tout le monde. Les actes calomnieux vont s’amonceler sur le pauvre Lucio, il sera jugé sur la place publique pour haute trahison, ayant une étiquette républicaine, tous ses biens seront saisis, sa famille salie d’injures. Notre Lucio connaîtra six ans de prison dans des geôles insalubres, même les rats des caniveaux fuyaient les lieux, c’est dire! Il suivra une grève de la faim pendant vingt jours, mais rien n’y fera. Passant des moments terribles il y fera front dans un mutisme total, sachant que quelques mots prononcés par sa personne lui avait portés beaucoup de torts. Pour combler le tout, Lucio sera reconnu coupable de la mort de Francisco, un riche et égoïste propriétaire terrien. Tous deux ne s’appréciaient guère et la rumeur va se répandre dans le village comme de la poudre, les mauvaises langues exerçaient leur talent avec une rapidité déconcertante et, un soir Lucio rentrant de la chasse aux grives (une des ses uniques passions après ses cultures, ses champs, ses oliviers, surtout ses oliviers qu’il couvait du regard au quotidien) sera arrêté à son propre domicile. On aurait retrouvé une des cartouches de Lucio au pied de la victime, un peu trop flagrant, non? Quoi qu’il en soit, Lucio sera à la longue innocenté pour l’affaire des Républicains, quant à l’histoire sur la mort de Francisco, cela restera toujours un mystère que Lucio emportera à six pieds sous terre . L’on sait par avance que Lucio est incapable de faire du mal à un frelon, on dit aujourd’hui que Gabriel, l’ancien garde civil aurait tué Francisco pour une sombre histoire de terrains, ce dernier aurait porté plainte à la mairie. Le maire étant le frère de Gabriel, on chuchote à voix basse que les frères auraient préparé avec délicatesse le meurtre de Francisco, un contestataire très gênant qui allait se présenter aux prochaines élections, et Francisco embauchait dans les champs une bonne partie des futurs électeurs, affaire à suivre…

Je ne me prononcerai pas plus en tout cas, ne serait-ce que pour que justice soit faite, il faudrait qu’avant sa fin de vie, Lucio retrouve ce sourire de légende comme dans ses juvéniles années où il respirait une folle envie de vivre. L’arbre est mort depuis très longtemps mais ses racines renaissent de plus belle comme pour laisser une trace!

En remontant la rue il y a la Lucia, ou bien comme on la surnomme la Chupa, une petite femme boulotte aux traits roses comme les bébés à la peau fripée. L’on dirait une mère poule montée sur pattes fines, le visage couperosé, eh oui elle aime dans les moments de désarroi s’adonner à la « bibine ». Lucia portera toujours au fond de son cœur son fils tant aimé Isidro, mort subitement d’une maladie pulmonaire. Les femmes de Santa Cruz Del Valle portent le deuil de leur âme sur le perron des marches en marbre coloré, comme les pierres taillées sur mesure, lors d’une deuxième naissance sur les allées du cimetière vêtues d’un silence de circonstance. Son mari Ricardo a mieux assumé, si l’on peut s’exprimer de la sorte, la mort de son fils, c’est un homme jovial à tout moment de la journée, il adore enfourcher sa moto « Puch , » et faire découvrir tous les charmes du village aux petits vacanciers français qui n’hésitent pas à s’agripper à plusieurs derrière lui. Ces derniers s’extasient à l’ivresse d’une accélération où le vent vient plaquer les cheveux, jusqu’ici libres d’une aisance absolue, quand ils zigzaguent à travers les étroites ruelles. Il aime bien se faire apprécier des enfants en leur racontant des histoires d’un suspense insoutenable, et il commence toujours par cette phrase que j’ai entendue des milliers de fois. « Une dernière petite histoire les enfants? » Et de leur côté les enfants subjugués. « Oh oui tio Ricardo, une petite dernière, s’il te plaît! Comme par enchantement Ricardo est encerclé par sa petite troupe qui ne veut pas perdre une miette de ses paroles qui sont bues avec un fascinant émerveillement. Sa dernière histoire est façonnée selon son humeur du moment, c’est celle de la venue du duc Enrique Del Valle qui créa le village de Santa Cruz Del Valle, où il y régnait un climat de gaieté. Chaque soir c’était la fête et les enfants qui étaient gentils avec leurs parents avaient droit à un livre pour que plus tard ils deviennent savants. Ces mêmes enfants, s’ils avaient été sages toute l’année avaient droit à une pièce d’or à la noël. Un jour de pleine lune, une vieille dame se rendit au village, c’était une méchante sorcière qui voulait voler tout l’or des enfants sages. Le gentil duc qui adorait les enfants réussit à combattre une par une les forces surnaturelles et les maléfices de la sorcière. La légende du village dit que le duc Enrique Del Valle s’est incarné en hibou pour veiller chaque nuit sur les enfants d’où le nom aujourd’hui de « hibou grand duc. »

En traversant la rue du côté gauche, au numéro neuf le bien nommé habite la famille « Los Platanitos ,» comment ne pas évoquer le club des cinq, le monde n’existerait pas sans eux et leurs facéties. Leur maison a une superbe vue sur la Sierra de Gredos. Les petits villages avoisinants embellissent le paysage où depuis longtemps, les oliviers, les figuiers, les vignes décorent le tableau de cette Espagne émerveillée par les lampions aux interminables ombres que dessinent les courtes ruelles. Le pôle d’attraction n’est autre que Rosario surnommée « Platanita, » neuf ans, illettrée, un savoir imaginatif à défaut de ne pouvoir composer les lettres de l’alphabet, et lire l’heure. Après tout, ici le temps est secondaire, ne prononcez pas que le temps c’est de l’argent, quelle importance de courir? Courir oui, mais à la sueur du front, à la force pure, celle des jambes pour garder un corps sain. Rosario, frêle comme une gazelle, aux cheveux emmêlés par la saleté, cheveux comme ceux des sorcières. Sa douche à elle c’est la piscine du village à forte puanteur de chlore. Il est vrai de dire que Rosario est attachante par la manière dont elle nous fait visionner la vie simple, sans arrière pensée, sans méchanceté aucune que celle de recevoir un souffle de chaleur à travers une caresse ou un mot attentionné, bienvenu est un bonbon qu’elle accepte sans broncher avec un sourire complaisant, elle le savoure, l’apprécie malgré trois dents en moins et des plus importantes.

Son père, surnommé « Platanito Premier El Cordobes » comme le célèbre toréador, il aime bien dans les corridas du coin, donner quelques coups de cape et autres véroniques aux maigrichonnes vachettes. « Platanito Premier » n’a jamais connu les huit heures quotidiennes de travail, aussi contradictoire que cela puisse paraître, il exerce un métier à merveille celui de cordonnier, cireur et lèche-bottes aux brillants talon aiguilles, l’indic à la petite échelle pour mettre sur orbite les antennes du premier magistrat, ce dernier le récompensant par des bons d’achats et autres privilèges, il a également des aides de la croix rouge. Pour en terminer sur son sujet, « Platanito Premier El Cordobes » a su trouver l’eau en abondance qui puisse arroser  en permanence son moulin par son manque d’activités.

Sa femme Maria « la loquace » essaie tant bien que mal de mettre un peu d’ordre, mais seulement quand elle y pense. Très jeune tombée enceinte et surtout sombrant rapidement dans l’alcoolisme, sa vie se résume en deux lignes: DDAS, pensionnats de correction, et autres foyers sociaux qu’elle a pu visiter, subissant une cascade de dépressions, crises aigües de la personnalité, facteurs crées par la disparition brutale de sa sœur jumelle et, peu de temps après celles de ses parents. Elle adore se plonger dans de grands discours pour évoquer la période dorée grecque et sa philosophie. Maria analyse en profondeur la condamnation de l’homme à une future liberté contemplative. Elle termine en disant que le bonheur est le but à atteindre pour faire ressortir la beauté qui anime toute vie humaine.

Revenons à Rosario qui a deux frères, l’aîné José-Carlos treize ans, lui aussi filiforme, vivant surtout d’illusions, il rêve qu’un jour arrivera son heure de gloire. José-Carlos veut réussir dans l’athlétisme pour poursuivre les traces des illustres marathoniens,(c’est de famille, la période grecque!) ou bien dans « la bici » le vélo, et un jour côtoyer les stars du cyclisme mondial. En résumé un garçon sans histoire qui espère que demain ou dans une paire d’années, il pourra chausser les fameuses « Reebok » amortisseuses, envieux quand il voit les vacanciers français les chaussures aux pieds, dernier cri, le top du top! ( Je crois que c’est ainsi que s’expriment les petits jeunes, du moins je le pense, car en vérité, je ne comprends pas grand-chose à leur dialecte.)

Son autre frère Oliver onze ans, il a connu beaucoup de problèmes à sa naissance. Né précocement, un miraculé de la dernière seconde, retardé mentalement, à demi-illettré, une certaine inconscience de la vie, traversant des jours sans, d’autres avec, et quelques-uns compensés par des crises nerveuses. Devenant un pantin désarticulé où les fils qui lui donnent son énergie se synchronisent avec l’animateur, une comparaison pour établir son état clinique, les docteurs le soulagent à fortes doses de calmants pour un peu plus l’hébéter dans les jours « délicats » où il pousse des cris comme les cerfs amoureux au fond des bois.

Une famille surnommée « Les Platanitos » qui fait partie des meubles, après tout il faut de tout pour faire un monde, ce qui donne un charme supplémentaire à ce petit village déjà captivant par la simplicité, mais aussi la grande richesse de ces habitants.

Nous poursuivons mon quartier de La Ladera par madame la châtelaine Hilaria. Elle a bâti une résidence secondaire à partir d’une maison en ruines, où les chats errants se donnaient rendez-vous. Il faut voir aujourd’hui son château avec sa somptueuse tour, qui est devenue une forteresse avec des portes qu’elle est allée se procurer en faisant des pieds et des mains à l’ambassade d’Allemagne à Madrid. Son mari Andres est d’un calme exemplaire, le dos vouté, le passé est une vieille histoire en fait, il prend la vie avec philosophie, du style demain on verra, il fera sûrement jour! Par contre la Hilaria, avec ses airs de sainte-nitouche dans sa jeunesse elle aimait bien se rouler sur la paille avec les bons paysans à la sueur prononcée, aux caresses rares, et aux actes rapides comme les lapins qui pullulent à toutes heures sortant de leur terrier à la lumière du jour. Son grenier à repères était sûrement le nid douillet où l’on pouvait s’enivrer à la chaleur si communicative du bien-être, mais à la fois si égoïste. Toute sa famille un peu honteuse, l’envoya comme fille au pair chez un vicomte, et c’est là qu’elle fit la connaissance d’Andres. Ce dernier était le fidèle chauffeur, le confident, l’ange gardien à Monsieur le vicomte Felipe De Amendralejos et, petit à petit, leur histoire d’amour se noua solidement. Dans l’oubli du temps, elle présenta Andres au village, car la première présentation, tout comme un jury sévère et strict qui décide de la suite de votre carrière avec minutie, c’est le village en personne, le seul et unique juge dans le temps. Cela n’empêcha pas les anciens à la barbe blanche repoussante de sourire avec cette malice qui leur est commune. Enfin bref, la Hilaria coule des jours heureux à Santa Cruz Del Valle à critiquer les uns, à flatter les autres, comme quoi rien de grave à l’horizon, en somme, la richesse naturelle et la routine quotidienne du village, avec ses coups d’éclats, ses coups de lamentations qui s’évaporent dans la fraîcheur d’un soir bien particulier au clair de lune changeant à souhait.

Comme pensionnaire au numéro treize, il y a la Carmen, une dame de quatre-vingt-quatre ans, elle est inconsolable quand elle parle avec ferveur de son fils Oscar, un gaucho qu’il est devenu dans la pampa argentine. Elle répète qu’il travaille trop avec son immense bétail, et que chaque année il s’approprie des terrains encore plus vastes, un demi sourire se lit sur son visage quand les mots fusent avec fluidité pour cet être qu’elle idolâtre, néanmoins la santé de son fils l’inquiète, « la canaille » est de plus en plus attiré par l’argent tels sont ses propos, et c’est surtout sa femme Luz, la trésorière aux comptes. Cette tigresse adore mener une grande vie, elle est devenue orgueilleuse et ne se rappelle plus que c’est moi qui lui lavait ses culottes souillées. La cochonne, elle ne sait même pas s’assumer toute seule. Dans toute cette histoire, son pauvre petit Oscar est envoûté par cette manipulatrice, et cet idiot ne lui envoie plus un petit cachet pour qu’elle puisse avoir une meilleure vie, eh oui, le moindre service se paye de nos jours, et quand on demande une petite faveur aux jeunes, ils nous traitent de tous les noms. Un jour, ces maudits chenapans verront leur fesse rougir par les coups de canne dure comme de l’acier. Pour vraiment comprendre Carmen, il faut se dire que dans sa jeunesse elle avait fait une fausse couche et qu’Oscar représente ce fils imaginaire qu’elle n’a pu avoir!

Carmen s’était marié avec Marcos, un homme divorcé, et la famille de Carmen n’a jamais voulu accepter cette liaison. Quelques mois plus tard, elle tombait enceinte ce qui aggravait la situation déjà très embarrassante. Ses parents l’avaient déshéritée et n’avaient plus voulu avoir de ses nouvelles. Par un matin froid d’automne, elle reçut une lettre de son frère Germàn pour lui annoncer le décès des parents, et dans le contenu de cette lettre il confirmait qu’elle était en partie responsable du malheur de toute la famille. Le frère écrivait à l’encre sale des mots odieux, furibonds par la percussion sur la page innocente, la dignité, le respect étaient bafoués par une main malhabile, craintive, honteuse, tremblante comme une feuille sans destination précise. Cette dite feuille, folle de liberté pour se retrouver prisonnière d’un caniveau béant!

La pauvre femme. Quand le petit tête en permanence jusqu’à en être rassasié, on devient aveugle, imaginez-vous pour une fois qu’en Espagne cette famille n’était pas nombreuse, c’est le fils en tant qu’être supérieur, (des foutaises, prout, prout, prout!) selon le père, qui avait hérité de tous les biens, et croyez-moi il y en avait! Plusieurs générations se sont succédées à vivre dans la misère pour économiser encore et toujours, c’était leur seul crédo, leur seule doctrine, pour laisser une trace sur cette terre. Quand je constate la déchéance physique de Carmen, je me dis, au fond de moi que la solitude a du lui jouer bien des tours, ajouter à cela le mépris d’une famille bornée aux extrêmes. Pour combler le tout, son mari Marcos sombra, lui aussi rapidement, suite à une pneumonie mal guérie. Comme quoi la méchanceté est d’une ténacité comparable au lierre rampant qui étouffe tout sur son passage. Maudite méchanceté qui en plus d’être gratuite colle à la peau, lacère les vêtements que nous portons toute une existence, pour nous retrouver dans notre nudité, observés que nous sommes par ces gens moqueurs qui, dans leur souillure retournent tôt ou tard dans les bas fonds de ce monde crétin et complice.

J’allais oublier de parler de la Consuelo, on peut dire d’elle que c’est une femme très discrète. Elle doit avoir des origines nordiques, elle n’apprécie pas de partager sa maison avec les voisines, (et elle a bien raison!) car cette femme a su évoluer avec son temps, sans trop se fier aux chuchotements, aux murmures, aux messes basses du village. Je me suis toujours dit que rien ne sert de se rendre tous les dimanches à l’église pour se confesser pour qu’ensuite tout le restant de la semaine, on soit la plus redoutable langue de vipère, et que l’on répande son venin pour contaminer une bonne partie de la population. Consuelo est une fille de paysans comme nous toutes et, par son force de caractère, elle est parvenue à faire de brillantes études de droit, ce qui l’a conduite à travailler dans le plus renommé cabinet d’avocats de Madrid en tant que conseillère en entreprise, cela ne sert à rien de pleurer constamment en se disant, si j’avais pu, etc., etc.

Nous toutes les femmes du village de ma génération, c’est-à-dire du début du vingtième siècle, nous avons essayé d’aider nos parents aux tâches quotidiennes, que ce soit à la maison ou alors dans les champs, mais rien ni personne ne nous a empêché de poursuivre des études selon nos moyens. Il faut reconnaître que nous avons laissé notre cerveau tisser sa toile d’araignée d’une paralysie, d’une commodité, d’un sort joué par avance, d’un rang à tenir, d’un rôle à jouer à la perfection. La curiosité est un élément moteur d’une avancée pour progresser et s’améliorer chaque jour, notre curiosité si l’on ose se regarder le bout du nombril, aura été de surveiller le voisin dans chacun de ses gestes pour un peu mieux le caricaturer, non par un croquis amusé pour bien faire ressortir les défauts qui peuvent devenir une force, mais par la force éhontée d’une langue qui n’a jamais su tourner autour de la bouche pour écouter attentivement et analyser les problèmes de son prochain, mais oui pour critiquer son entourage! Je rejoins, avec le recul nécessaire, l’analyse simpliste de Consuelo qui estime qui si on n’arrive pas à s’assumer soi-même, on ne peut pas devenir quelqu’un de respectueux envers les autres. Il me semble que Consuelo a surtout retenu que la vie privée de chacun doit être respectée, et que les meilleurs amis d’aujourd’hui peuvent devenir les pires ennemis de demain! Souvent pour les jeunes du village qui veulent m’écouter, je leur dis que leurs principaux défauts se transformeront en des qualités très prisées, et qu’à travers la recherche de soi, l’écoute des autres, on peut arriver tous ensemble à mieux comprendre qui nous sommes. Pourquoi réagissons-nous ainsi? La seule réponse de ces jeunes est celle de me traiter de vilaine vipère, ou de sale crapaud, voire encore de jeteuse de mauvais sorts! Que voulez-vous ce n’est pas la faute aux enfants, mais bien aux parents qui sont rentrés dans un jeu qui consiste à ce que son enfant doit être encore plus vulgaire que son voisin. Une bonne éduction ne se fait pas par de très larges libertés, mais par des restrictions au moment voulu et croyez-moi, les enfants apprécieront d’autant plus qu’ils vous remercieront. Comme disaient les anciens, montre le bout du bâton à ton fils et il découvrira qu’on peut s’en servir des deux côtés encore plus judicieusement pour faire mal, en conclusion: votre fils, même si vous considérez que c’est l’être le plus magnifique, intelligent sur terre, cela n’empêche pas, par une petite calotte de lui remettre les idées en place, non mais, c’est vrai quoi! Parfois, il faudrait que les parents suivent des cours du soir pour se racheter un code de bonne conduite, mais il vaut mieux aller jouer aux cartes au bistrot du coin, ou picoler comme une barrique trouée, enfin ce que je pense c’est que les enfants de l’an deux-mille naissent déjà avec cette âme plaintive qui leur colle à la peau, et que les évènements se bousculent si vite, que l’on n’a pas apprécié le premier et déjà la tentation de connaître d’autres les rend anxieux. Je me dis où est cette forme de plaisir d’apprécier les valeurs de la vie?

Un enfant ne prend pas une minute de son temps à observer un arbre dénudé d’automne dans sa pâleur représentative, la palette de couleur des fougères transpercées par un vent mélodique, la hardiesse d’un écureuil démontrant des numéros insolites en haut des branches, la grâce silencieuse d’un papillon qui vient se poser sur le creux d’un tronc d’arbre saigné par les mots d’amours des adolescents aux cœurs enflammés. Vous allez me dire que je dérape un peu, mais enfin parfois la solitude vous aigrit le cœur et l’on se lâche sans arrière-pensée, question de remettre ses idées en place!

Pour terminer la rapide visite de mon quartier, l’honneur revient à Marisol, cette femme muette. Elle est d’une gentillesse à tout instant, toujours le sourire aux lèvres, une sainte, tous les dimanches à l’église, elle est devenue dans le temps la secrétaire de monsieur Don Ignacio, le curé, qui officie dans six villages des alentours. Oh Marisol, jamais tu n’aurais dû te rendre au village de Monbeltràn, là où ton père s’était fait transpercer le ventre par un tesson de bouteille. L’auteur de ce crime n’était autre que le frère irascible  pour une simple histoire d’héritage. Toi, petit pinson miraculé, tu n’as pu supporter tant d’atrocités dans ton monde apaisé. Depuis ce jour, tu n’as plus repris l’usage de la parole, l’épervier représentatif de ton malheur a aujourd’hui encore une santé de fer comme quoi, difficile d’interpréter le mal de Satan..

J’avais promis à ma tendre Veronica de lui apprendre à commencer le début d’un roman. Je me souviens très bien de ces moments qui resteront à tout jamais gravés dans mon cœur. Pour vous faire partager les sentiments qui m’animaient dans ces instants uniques, je vais essayer de vous les retranscrire avec le plus d’exactitude possible. Je revois les yeux pétillants de Veronica quand elle me disait:

– Oh oui grand-mamie, tu tiens toujours parole pour mon plus grand bonheur, et tu m’émerveilles par la densité passionnelle de ton récit. Tu es unique en ton genre pour si bien me raconter des histoires, alors d’accord pour que tu m’apprennes à écrire un livre, chouette alors!

-Veronica ma tendresse, le bon vieux temps reste accroché aux branches du souvenir. Les histoires laissent derrière elles ce souvenir dont je te parle, et que nous cherchons tous à essayer de découvrir pour verser ces larmes que nous avons trop longtemps retenues. Alors maintenant, ma douce, tu fermes les yeux, et je te raconte le début.

– Mmm… Mmm…

Alors il s’agit de l’histoire d’une jeune fille, belle comme une rose de printemps émerveillé, qui se prénommait Sylvana. Ce jour-là, elle enfourcha son vélo avec une tristesse dans le cœur et un air boudeur. Ce soir elle n’aurait pas la permission de se rendre au bal populaire du samedi soir… Son petit ami Enzo, rouge de colère répéta:

– C’est toujours la même histoire, ces parents vieux jeux commencent à m’empoisonner la vie!

Les arbres quasiment nus offraient leur parure dorée par le chaleureux soleil d’automne. Rita Pucci prenait son cappuccino dans le grand salon, avec ses amies de toujours. Rita, la soixantaine, un chignon soigneusement serré, une bouche en cul de poule, des yeux scandaleusement maquillés, et un visage angulaire saupoudré à l’extrême, elle était la directrice d’une institution privée, où les parents inscrivaient leurs enfants pour y étudier l’histoire de l’art, l’architecture ou bien le dessin industriel. Cet établissement portait le nom de son créateur Salvatore Nebbio. Il avait été construit à la fin des années soixante. Rita était également une active bénévole pour récupérer des fonds, afin de combler en jouets « les ragazzos » de la police, dont leurs pères n’étaient plus de ce monde. Luigi, le mari de Rita était préfet de police, suite à des problèmes nerveux, il avait dû prendre sa retraite anticipée. Luigi le bon vivant, mais quand il s’agissait de parler travail, il avait une tactique très bien élaborée pour faire cracher le morceau à toutes ces personnes mal intentionnées. Un esprit communicatif à toute épreuve, et une gentillesse insolente.

Enzo Lippi, jeune homme à la peau de bébé, au nez fin et long, aux cernes appuyés, au regard doux et pénétrant, avec ses yeux « noisette croustillante, » une certaine maigreur, de taille moyenne, il travaillait au collège Salvatore Nebbio en qualité d’agent d’entretien. Enzo s’occupait de balayer la grande cour aux allées décorées par les peupliers, où le vent perçant en ce mois de novembre les décoiffait à peine. Enzo n’arrivait pas à comprendre comment il se trouvait dans une telle situation à pousser la brouette, le balai par à-coups saccadés et la pelle qui parachevait sa sale besogne. Pourtant, il avait réussi ses études, du moins il estimait qu’après son examen de bibliothécaire, sa réussite professionnelle serait plus simple à gérer. Proche de son vingt-septième anniversaire, il n’acceptait pas cette fâcheuse situation. Le seul point positif qu’il s’accordait volontiers était celui d’avoir pu rencontrer Sylvana  dans cette cour récréative.

Sylvana, cette charmante romaine à la peau claire et lisse, à la source limpide de ses baisers mouillés, arborait une poitrine joliment dessinée avec des formes avantageuses. Combien de fois les mains d’Enzo avaient caressé, avec le talent d’un artiste les mains remplies de glaise pour parfaire une œuvre, ses longues jambes élancées et gracieuses comme celles des girafes! Sylvana étudiait l’histoire de l’art, et ses parents influents commerçants de la petite ville de Rivo delle Pozzo, ils avaient fourré leur nez dans la politique de droite. Les réceptions s’enchaînaient à un rythme soutenu, les rencontres avec les notables du pays, les soirées mondaines près du Colisée avaient fini par imprégner une forte et enviable personnalité, ainsi que le respect du village qui s’était habitué aux paillettes du « m’as-tu-vu » de la famille Della Santa.

La famille Della Santa était arrivée au village au début des années soixante, Renato avec un diplôme de charcutier, Nina avec un brevet supérieur d’enseignante. Ils vivaient dans une vieille et moribonde bâtisse. Renato avait trouvé un travail de charcutier-traiteur chez el signore Davide qui officiait à la plus haute fonction en tant que maire du village. Au fil des années, Renato avait démontré son savoir-faire dans la profession, puis avait repris la charcuterie del signore Davide, ce dernier partit à la retraite après cinquante ans consacrés au découpage de la viande saignante et autres carcasses. Dans les années soixante Rivo delle Pozzo comptait trois cents âmes, aujourd’hui ce village coquet du versant de la colline en compte huit mille! Renato avait ainsi pu ouvrir une deuxième charcuterie, un restaurant et une boulangerie.

Les mauvaises langues disaient qu’il avait puisé des millions de lires dans les caisses du parti, comme pour se défendre, Renato leur démontrait comment on pouvait gagner de l’argent en se levant tôt et en se couchant tard. Il répétait souvent à qui voulait bien l’entendre: En travaillant les sept ou huit heures quotidiennes comme vous avez tous l’habitude, on peut tout juste se payer un verre les dimanches après la messe sacrée!

Nina, elle, avait appris à tous les enfants du village à lire, écrire, compter. Elle leur avait enseigné les vertus telles que la politesse, l’amour de son prochain, la confiance en soi… Elle avait commencé par travailler bénévolement à s’occuper de plusieurs associations, tout cela pour poursuivre son vrai plaisir d’enseigner. Avec beaucoup de patience, elle avait réussi à scolariser tous les enfants qui travaillaient aux champs. Aujourd’hui, Rivo delle Pozzo compte plusieurs écoles et Nina en est la directrice d’honneur. On dit ici  qu’à sa mort il faudrait lui ériger une statue, tellement elle s’est dévouée corps et âme pour l’essor du village. Par contre, les gens du village n’avaient jamais intégré Renato chez eux, depuis ce jour où il avait corrigé le fils de l’épicier Gino, haut de dix printemps, qui avait d’énormes capacités pour devenir praticien et jouer au docteur avec sa copine Sylvana, ce qui n’avait pas été du tout du goût du père qui n’aimait pas que les jeunes du village tournent autour de sa petite fille chérie. Renato et Nina Della Santa n’acceptaient aucune union de leur fille avec les garçons du village, Sylvana était déjà promise à Michele, le fils du maire qui, en plus d’un juteux héritage, possédait la plus grande ferme du pays. Il avait toujours eu sous sa botte une dizaine d’employés pour mieux le servir.

Michele était un jeune homme rêveur, le petit dernier, le père ayant eu une relation extra-conjugale avec une très séduisante secrétaire en relations publiques à la mairie où il assumait toutes les fonctions! Par ses importantes relations, son père avait réussi à l’employer au parlement européen en tant qu’interprète dans différentes délégations. Mais il ne pouvait s’empêcher de venir fréquemment à Rivo delle Pozzo pour respirer cet air de la campagne profonde et indéracinable, ces bouses de vaches, cette odeur unique des foins. Il aimait s’imprégner de tout son corps de la terre de ses ancêtres. Quelle chance se disait-il de pouvoir venir tous les étés se perdre au milieu du maïs, et par la même occasion pousser un petit roupillon à l’abri des regards indiscrets. Il était aussi très attaché aux employés de la ferme. Michele se levait à sept heures du matin, il enfilait ses bottes, et se sentait fier d’être paysan à ses heures perdues pour monter sur son tracteur Magirus-Deutz à observer le passage douloureux des crampons sur la terre si riche. Il labourait toute la journée jusqu’à la dernière goutte, malgré la désapprobation de son papa qui n’avait jamais voulu que son fils unique devienne esclave de la terre, et c’est pour cette raison que signore avait choisi le métier de charcutier beaucoup plus noble selon ses dires, et pour la ferme il embauchait les « culs-terreux » comme il se plaisait à les traiter. Michele se souvient de ses jeunes années quand il construisait sa cabane en haut du chêne légendaire avec des planches que monsieur Roméo, le charpentier, lui offrait gentiment. Oh oui, monsieur Roméo! Michele  se souvient combien de fois il avait dit à sa maman qu’il partait étudier chez les parents de Sylvana, pour pouvoir s’enfermer dans l’atelier de monsieur Roméo à apprécier et sentir à pleins poumons l’odeur du bois, les tenons, les mortaises, le tour, l’établi, tous ces noms magiques que lui apprenait monsieur Roméo avec ce sourire complice du travail bien fait. Michele se souvient des paroles professées par monsieur Roméo:

– Tu prends le bout de bois comme ça, tiens ta main bien droite, caresse ce bois, tu assembles cette partie avec celle-ci, ton ciseau à bois effleure cet angle, vois-tu l’art qui naît en toi?

Que de souvenirs, Michele ne put s’empêcher de mouiller son visage. Il savait qu’il avait tenu la promesse de monsieur Roméo quand il disait qu’il ne fallait jamais oublier ses racines. Il se rendait tous les ans, pour se recueillir sur la tombe de son charpentier préféré, il priait longuement pour que là-haut, monsieur Roméo pense à lui. J’espère que vous avez tenu votre promesse monsieur Roméo quand vous disiez que le jour de mon mariage, ça serait vous, oh pardon monsieur Roméo, ça sera toi qui sera mon témoin, ça sera toi aussi qui me façonneras de toute pièce le lit à baldaquin comme tu m’avais si savamment montré. Tu assembles cette partie avec celle là, doucement, respecte le bois…

Michele revient sur sa cabane de planches et de fougères, du poste d’observation, il s’imaginait être le capitaine d’un navire partant vers les Indes. Aussi pourquoi pas David Crockett défendant becs et ongles son fort avec cet héroïsme si particulier. Le goût du voyage avant tout, mais il avait compris qu’il ne pouvait pas délaisser sa petite ville si précieuse et si chère à son cœur. Il aimait évoquer avec ses camarades du village les folles aventures de cow-boys et d’indiens avec les chariots en feu, quel plaisir d’être l’indien pour pouvoir, de temps à autre, en devenir le héros!

Que dire du jeudi après-midi, jour des premiers flirts en redescendant sur la romantique plage de Madonna delli Mare, Michele avait déjà constaté cette partie si appréciée par les hommes que pouvait représenter cette poitrine aux si beaux contours fermes de Sylvana. Mais ils étaient tous deux de bons et loyaux amis, et l’on sait très bien que les amis ne confondent pas l’importance des sentiments nobles et courageux, et la naissance des premiers émois… malgré l’entêtement de leurs parents respectifs à vouloir les unir.

Francesco Desposito, l’un des plus irascibles compères, devenu jeune banquier au Banco di Roma était ce soir-là de sortie. Toujours impeccablement vêtu, il avait un goût prononcé pour les tenues vestimentaires de classe, son tic était de rajuster à la perfection ses mèches rebelles, et puis surtout son nœud de cravate, ainsi qu’observer son teint provocateur au miroir entre deux poses. Sa petite amie Léandra était une jeune fille de vingt-deux ans, brune aux yeux verts atoll, des jambes élancées, un sourire docile comme une biche qui vient vous manger un morceau de pain dans la main, elle était la fille du président directeur général de la banque concurrente où travaillait Francesco. Il s’étaient connus lors d’une réception en fin d’année. Le père de Léandra, ne voulant pas la laisser seule à la maison, l’avait conviée à l’accompagner. Le coup de foudre était né ce soir-là pour Francesco et Léandra sur la terrasse, près du balcon sculpté du quinzième siècle et, comme Roméo et Juliette à travers un regard passionné, leur idylle prit un sens émouvant d’amour fort et sincère entre deux coupes de champagne, pour ensuite ne plus se quitter. La mère de Léandra n’était plus de ce monde depuis maintenant deux ans, emportée par une maladie très bizarre lors d’un séjour en Afrique. Dès son retour à Rome, elle fut prise de nausées, de diarrhées, elle n’avait pas supporté ce mal survenu brusquement, et la lumière de son âme s’était éteinte un soir alors qu’elle ne pesait plus que trente-huit kilos, pour une dame habituellement bien en chair. Malgré la venue rapide de médecins réputés du pays à son chevet, son état s’empira, et rien ni personne ne put arrêter les maléfices dans son corps. Certaines rumeurs disent qu’elle aurait été ensorcelée par un gourou, d’autres affirment qu’elle aurait bu dans la source interdite de cette nappe d’eau contaminée par les eaux de pluies des orages du malheur, et par les crapauds venus de l’au-delà avec une bouche infectée de sang et de poison!

Pour en revenir à Francesco, il faut dire qu’il était le chef de la bande dans ses juvéniles années, lors des constructions des cabanes, et c’était toujours lui le shérif qui faisait régner l’ordre. Son second en chef n’était autre qu’Enzo et, pendant son absence, il prenait à sa place les décisions. Lors des réunions importantes au sein du groupe Francesco et Enzo, en tant que meneurs décidaient à leur guise des petites tortures à faire subir, et bien souvent leur souffre-douleur était Michele, à vrai dire, aujourd’hui encore Michele n’ose regarder droit dans les yeux ses deux compagnons.

Enzo rêvassait toujours autant dans cette cour de récréation, ouverte aux quatre vents et au souffle plaintif du sud, devenue aujourd’hui son gagne-pain, quand tout à coup madame la directrice le convoqua d’urgence à son bureau.

– Monsieur Lippi asseyez-vous je vous en prie dit-elle d’un ton cérémonieux.

– Merci madame la directrice, mais je préfère encore grandir de quelques centimètres! Répondit-il d’une manière désinvolte.

– Comme vous voulez, dites-moi monsieur Lippi, ces derniers temps vous n’avez pas l’air dans votre assiette.

– C’est exact madame la directrice, mais je préfère ne pas en parler. Disons que je traverse en ce moment un passage difficile de mon existence, et je vous promets que demain ça ira mieux.

– Puis-je au moins vous aider, ne serait-ce que temporairement?

– Je vous assure que tout va aller pour le mieux, le temps de m’adapter et de prendre mes repères dans cette institution privée. Il faut dire qu’avec tous ces couloirs, cette immense cour et le stress qui vient s’y ajouter à vouloir bien faire, il y a de quoi être déconcerté!

– Je comprends cette envie de prouver le meilleur de soi-même, mais parlez-moi de votre altercation avec monsieur Cabrini, le chef des travaux et de l’entretien.

– Vous savez madame la directrice, je n’ai fait que lui asséner la vérité, et soudain il a voulu me prendre au cou, là je n’ai pu me retenir, mon poing a dégainé à la vitesse d’un missile prêt à atteindre son objectif, le ressort de mes nerfs tellement tendu a lâché. Je suis désolé madame la directrice, mais c’est monsieur Cabrini qui a ouvert les hostilités, et…

– Ecoutez-moi deux minutes monsieur Lippi, je comprends votre désarroi de vous retrouver dans une cour de récréation à ramasser les saletés, alors que vous avez fait des études, mais il faut savoir être patient dans la vie, on ne peut avoir tout ce que l’on désire dans l’instantané, dites-vous qu’il faut savoir vivre en communauté, et aussi essayer de mieux comprendre les personnes à travers une écoute, et non agir comme vous le faites en agressant monsieur Cabrini qui est votre supérieur hiérarchique, vous n’êtes plus un enfant qui réclame son jouet à toute heure!

– Je reconnais madame la directrice mon emportement sanguin, mais je ne pouvais pas non plus me laisser frapper sans réagir, et me faire secouer comme un prunier tout de même, je mérite plus de respect!

-Je comprends, mais monsieur Cabrini doit observer suite à votre agression une semaine d’arrêt de travail, et il va falloir que je prenne des sanctions, vous savez sûrement comme moi que dans toute institution il y a un règlement à respecter, pour corser le tout, monsieur Cabrini fait partie des murs comme on dit, alors il est très difficile de le licencier, malgré sa forte attirance pour le Chianti. En premier lieu, il faut dédramatiser et apaiser la situation actuelle, c’est pour cette raison que je vais vous affecter pendant trois mois au service du nettoyage des classes, et… des toilettes pour éviter certains contacts venimeux.

– Madame la directrice, s’il vous plaît de grâce, le fait de travailler à l’extérieur m’apporte ce bien-être et je peux observer le vol majestueux des oiseaux, leurs chants mélodieux, le changements des paysages à travers leurs couleurs, je peux sentir le souffle fragile des peupliers…

–  Soyez raisonnable jeune homme, vous êtes depuis peu dans cette institution, néanmoins j’ai décelé une grande philosophie dans tout votre être, cela n’empêche pas que je ne tolère aucune violence dans mon établissement, je crois en vous pour que vous réagissiez positivement, comme je sais que vous êtes en mesure de le faire sans tarder, nous discutons entre personnes adultes, n’est-ce pas?

– Très bien madame la directrice, je ferai ce que vous m’avez ordonné de faire, je suivrai les ordres à la lettre, sans essayer d’aggraver mon cas.

– Monsieur Lippi que vouliez-vous lui insinuer par « je lui ai dit la vérité? »

– Tout simplement madame la directrice ce que je lui ai répété à maintes reprises,  c’est qu’il arrête de me coller et de me surveiller toute la sainte journée. Le problème avec monsieur Cabrini c’est que le matin il agit comme un agneau égaré, tandis qu’en milieu d’après-midi il se transforme en un grand méchant loup, avec son visage couperosé où l’on distingue ses veines vibrantes prêtes à exploser. Voyez-vous madame la directrice, ce qui m’épouvante ce sont ses yeux remplis de haine, sa bouche qui ne cesse de proférer des obscénités, des injures, du mépris, des mimiques qui fusent à tout va à n’importe quel instant de l’après-midi…

– Ce qui m’ennuie dans cette histoire, c’est que monsieur  Cabrini a porté plainte contre vous. Mon rôle consiste à faire régner l’ordre et la bonne entente entre collègues de travail, et de ne pas laisser s’établir un climat de tension. Je sais que vous êtes quelqu’un d’intelligent, par la même occasion, je suis sûre et certaine que vous regrettez votre geste. Vous allez faire des excuses publiques à monsieur Cabrini, pour que cela devienne une histoire ancienne à reléguer au fin fond des archives prêtes à être brûlées.

– Madame la directrice, j’ai peur que ce genre d’excuses ne suffise pas, quand le mal est fait il termine par vous ronger de l’intérieur, j’ai senti comme je vous le disais auparavant, dans le fond de ses yeux une soif de vengeance chronique. Maintenant, je suis devenu pour lui un obstacle à sa marche en avant, un mauvais sujet à jeter aux chiens errants…

– Monsieur Lippi, oh et puis zut!!! Enzo fais ce que je te dis, je sais que tu as comme mon petit aujourd’hui disparu, cette fierté de jeunesse qui te brûle les doigts et tous les membres de ton corps. Reste humble, fais tes excuses comme je te l’ai maintes fois répété, pour le reste je ferai le nécessaire, tu peux me faire confiance!

– Je suivrai votre sagesse, je regrette simplement que comme tout sadique qui se respecte, il ne m’ait pas laissé de traces sur mon cou. Je vous assure d’un peu plus il m’étouffait, et je porte en moi une blessure morale. Bah! Vous avez raison, terminons en avec cette histoire une bonne fois pour toutes.

– Voilà qui est raisonnable mon petit Enzo, tu sais très bien qu’on ne peut pas refaire les êtres, ni le monde. Dis-toi que ce n’est pas un affront, mais un acte de sagesse et de bon sens. Cette ouverture d’esprit te permettra de reconnaître humblement tes erreurs, et surtout de marcher la tête haute. Ignore les coups bas qu’on puisse te porter par la suite, car ta manière de penser est conditionnée pour que tes actes soient bienveillants, tout en sachant mettre les points sur les i dans les moments opportuns. Tu t’es laissé emporter par une vague de mots plus hauts que les autres. Tu as retenu la leçon Enzo, j’en suis convaincue. Maintenant, tu ne voudras plus te noyer dans cette houle de médisances, tu préféreras écouter et venir en aide à toutes ces idées qu’expriment les hommes dans les meilleurs éléments que peuvent être la simplicité et la courtoisie. Tu vas pouvoir faire la différence entre la méchanceté gratuite et sans taxes, et la bonté du cœur. Je ne veux pas te faire la morale, tu sais, mon fils Enrico croit toujours là-haut en compagnie des nuages, à la paix, et aussi à la fraternité des hommes…

– Merci madame la directrice, merci encore pour tout, j’aurais bien voulu faire équipe avec Enrico, qui sait si…

– Allez ça ira mon petit, à partir d’aujourd’hui ce sera Rita, et non madame la directrice!

Renato Della Santa et Luigi Pucci partirent en début d’après-midi pour assister à un match de championnat qui, ce jour-là, se déroulait dans la capitale italienne et opposait l’A.S Roma à la Juventus de Turin. A la mi-temps du match, ils se dirigèrent vers le bar d’à côté pour boire un verre avec toute la clique du village venue en bus. Luigi, entre deux verres évoqua avec émotion ses premiers amours en tant que fervent tifosi de la Juve. Malgré sa naissance à Rome, il ne pouvait s’expliquer l’amour qu’il gardait pour l’équipe de la vieille dame de Turin, et de son stade qui évoque les sommets et la quiétude du dépaysement « delle Alpi. »

Enzo se retrouva nez à nez avec monsieur Della Santa.

– Bonjour monsieur Della Santa, vous avez constaté comment l’A.S Roma mène le match tambour battant, le score reflète la physionomie du match, et ces deux buts que nous avons marqués en première période démontre notre domination constante!

– Apprenez jeune-homme qu’un match est gagné ou perdu à la fin des quatre-vingt-dix minutes de jeu, il ne faut pas oublier que notre Juve a eu les meilleures occasions de marquer. Il reste encore une deuxième mi-temps à jouer et, avec un peu plus de réalisme, nous allons transformer nos actions en buts, croyez-moi rien n’est perdu!

– Eh monsieur, mon équipe a toujours été d’un réalisme insolent, vous voyez bien!

– Allons, nous savons tous que le football n’est pas une science exacte…

– Je voulais vous dire que j’ai deux passions dans ma vie, l’une est le football par son ambiance et la passion qui nous fait vibrer pour mieux soutenir notre équipe favorite, l’autre, c’est votre fille Sylvana que j’adore, et je sais qu’elle m’aime également, à ses côtés je suis un homme comblé, alors s’il vous plaît priviligiez nos sentiments si forts et si…

– Sale minable, je ne veux pas que tu t’approches de sa fille! Si jamais je te vois tourner autour d’elle, je te troue la peau!

– Mesurez vos propos monsieur Pucci, pour quelqu’un qui a passé sa vie à rétablir l’ordre ce n’est pas très digne de votre part! Que vous soyez irrité par la future défaite de votre équipe cela se comprend, mais que connaissez vous aux sentiments que je porte à Sylvana?

– Pauvre idiot, je suis déjà passé par là pour comprendre ce que l’on peut ressentir, alors je t’en prie, des vauriens de ton espèce, je ne veux pas qu’ils viennent traîner leur écrase-merde sur le perron marbré de mon inestimable ami Rénato.

– Soyez sensé monsieur Pucci, premièrement, je ne vous ai en aucun cas agressé, et deuxièmement, je vous respecte, moi, et je suis ouvert à tout compromis. Je vous ferai remarquer que c’est vous qui avez lancé les hostilités d’une manière intempestive, nous allons discuter calmement, en toute objectivité, ainsi qu’en toute neutralité pour comparer nos points de vue.

– Il n’y a rien à ajouter sur ce sujet, le débat est clos intervint sèchement monsieur Della Santa à son tour, tant que Sylvana vivra sous mon toit, j’en serai responsable! Ce n’est pas un petit merdeux comme toi qui…

Pris d’une rage intérieure, Enzo ne put se maîtriser et empoigna Renato par le col de sa chemise.

– Tu es témoin Luigi, ce malotru est un fou dangereux en liberté!

Mais Renato n’avait pas été le seul témoin de la scène… Le match se termina sur un score nul en fait, chaque équipe eut sa mi-temps. Les spectateurs se dispersèrent rapidement, tout le monde était satisfait de ce score de parité.

Michele, le soir du drame se rendit au Lago di Notte, un bar bien connu des jeunes de la région, près de la résidence de prestige « La Laguna, » l’entrée était comme d’habitude colorée dans les tons indigos. Les jeunes se donnaient rendez-vous autour d’un verre. Ils s’accoudaient de tout leur poids sur le zinc, pour mieux regarder passer les charmantes jeunes filles qui étaient pour la plupart des universitaires. Michele savait que Sylvana allait s’y rendre avec Enzo, car c’était devenu leur habitude de prendre un verre avant d’aller danser en discothèque. Que s’était-il passé? En tout cas, Enzo n’apprécia pas la présence de Michele, pourtant jusqu’ici ami dès leur tendre enfance, est-ce l’alcool qui coulait à flot? L’ambiance? Ses problèmes récents dans l’institution qui ne plaidaient pas en sa faveur? Ou bien un baiser dans le cou de Michele à Sylvana?

Enzo s’était vite retrouvé au commissariat comme embarqué dans un mauvais rêve… Interrogatoire sur interrogatoire, sa tête commençait à tourner, il reconnaissait que de temps à autre, il avait la main un peu lourde, mais il n’avait pas voulu lui faire du mal, juste lui donner une bonne leçon pour qu’il cesse de tourner autour de Sylvana. Le résultat est qu’Enzo avait violenté Michele, ce dernier était reconnu comme un garçon très romantique et fragile de nature. La mort de Michele fut constatée quelques minutes après l’altercation…

Enzo croule sous les verrous depuis maintenant deux mois, il risque une lourde peine pour homicide, mais son cas risque de s’aggraver car il est soupçonné d’avoir prémédité son geste, mais aucune preuve réelle n’a été apportée jusqu’à présent…

Voici la dernière carte postale qu’avait adressée Michele à son amour de toujours qu’il n’avait pu oublier. En effet l’éloignement lui avait fait ressentir ce qu’on peut exprimer comme sentiments tout autres que ceux d’une simple amitié. Il ne comprenait pas pourquoi Sylvana s’était entichée d’un garçon aussi violent qui n’allait rien lui apporter  de sérieux, sinon que de terribles ennuis.

« Avant de partir à Bruxelles la belle, ton regard pèsera de toute sa candeur dans mes plus profonds secrets, je n’ai pu détendre un peu plus mes ailes pour pouvoir te protéger dans cette nuit d’été au sommet de mes sentiments, il y a ce doux je t’aime… »

Mariana, la meilleure amie de Sylvana buvait un soda à la terrasse du bar de « chez Gaetano. » Allez savoir pourquoi elle était soucieuse, elle n’avait pas dormi de la nuit, tournant sans cesse dans son lit, la bouche sèche, des sueurs froides traversant son sculptural corps. Les tourments de la vie la laissaient désemparée faces à ces moments inexplicables. Elle pressentait un grand malheur, cela la torturait corps et âme. Cet état de nervosité apparaissait lorsqu’un de ses proches était en danger…

– Voici ma petite fille, c’est comme cela que se construisent les histoires pour écrire ton livre. Comme tu l’as remarqué, il te faut une introduction courte mais prenante, un savant mélange de doutes psychologiques et d’intrigues, et pour la suite, ton imagination fera le reste pour ainsi donner une consistance littéraire à ton roman. N’oublie jamais que pour bien raconter une histoire, il te faudra observer le moindre détail. Si tu arrives à être une bonne observatrice, tu deviendras une excellente narratrice.

– Bon maintenant il faut que tu me laisses, je me sens lasse, il va falloir que je prenne le petit médicament, peux-tu m’apporter le verre d’eau sur la table ma chérie? Il faut que tu retiennes surtout que le bonheur est éphémère, mais qu’il vaut grandement la peine qu’on s’y attarde un instant pour le contempler les yeux écarquillés!

Voyez-vous, je suis toujours d’humeur combative, comme les criquets qui envahissent nos récoltes et nos belles campagnes castillanes. Je suis comme eux prête à voler une dernière fois vers une destination inconnue, bien que je sache que mon cancer des os m’emporte chaque jour vers une mort lente et douloureuse, mais pourtant… inévitable. Cela fait déjà plus de dix-ans que je la regarde me prendre un à un mes membres, mais qu’importe mes yeux voient les réelles beautés de la vie sans fioritures. Je suis née avec une simplicité naïve, je vais mourir avec une simplicité constructive. Mon regard fatigué cache les horreurs perpétrées sur ce bas monde car, dans les cieux où règnent Dieu et la Sainte Vierge, cela n’existe que dans les livres et les écritures paufinées de ces hommes qui n’ont sans cesse qu’une envie de raconter des histoires à leur image, ou une force toute puissante se traduit par la voie de la raison spirituelle, à moins qu’il s’agisse d’un symbole qu’ils idolâtrent pour y croire encore plus fort. Le grand créateur va sauver la face du monde?

Pourquoi croyez-vous que les hommes se débarbouillent tous les matins, sinon pour laver la salissure qu’ils représentent en inventant des récits où le Sauveur va construire un monde de fleurs et de poèmes, et que les filles seront charmantes comme des sucettes au miel, les animaux seront eux, des compagnons fidèles jusqu’à la fin des temps. L’eau miraculeuse viendra purifier les âmes malades. Foutaises oui! L’homme n’est qu’un égoïste, un être faible démuni de passions et de sentiments. Triste constat que je dresse sur les hommes et pourtant, croyez-moi, j’aimais mon homme comme une femme se doit de servir et de respecter son époux. Je n’ai plus la force de tenir correctement mon stylo pour composer des phrases emprisonnées. Quel paradoxe là encore, plus elles sont comprimées, plus elles dégagent cette envie de liberté à la douce rime libertine en s’enchaînant les unes aux autres!

Je ne sais pas comment on doit me considérer en tant que belle-mère mais, moi, j’ai mes principes. Je n’ai voulu déranger personne dans ma famille, voyez-vous ils ne savent rien sur le mal qui me ronge chaque jour. Il est clair dans mon esprit que je finirai les derniers jours de mon existence dans cette petite maison que j’ai bâtie à dures peines avec mon homme. Je suivrai sa volonté de la garder coûte que coûte j’usqu’au dernier souffle. Tiens, par exemple l’autre jour, je suis montée à l’échelle en pin pour passer un peu de chaux sur les murs de la cuisine. Un de mes fils est passé par là, et vous pouvez vous imaginer les représailles auxquelles j’ai eu droit, il m’a traitée d’inconsciente, un vrai sermon! Vous devez vous imaginer que ces choses-là n’ont plus n’ont plus de valeur à mon âge, je sais très bien ce que j’ai à faire, un point c’est tout. Dont acte. Si chacun se respectait, il y aurait déjà moins de problèmes, c’est en fait, comme si notre liberté de mouvement était bafouée. Je ne suis pas de cette génération argentée, j’ai connu le franquisme, la famine, la peur, alors de grâce, qu’on me foute la paix pour le peu de temps qu’il me reste à vivre, sans ces regards vicieux sur mon porte-monnaie. Ce que je garde comme image c’est cet âne esseulé dans un pré, où la nature et les animaux ont su nous donner des leçons de vie sans que l’on sache en tirer les enseignements. Ah oui! Encore une chose, il me semble qu’il faut enlever les mauvais herbes qui poussent dans le cœur de chacun de nous, pour ainsi mieux découvrir les merveilleuses roses qui se cachent derrière…

Je vais vous confier un petit secret. Le plus beau cadeau que l’on puisse m’offrir pour mon quatre-vingtième anniversaire serait de rassembler mes enfants, petits-enfants, et tout le reste de ma grande famille, pour dresser une immense table festive, et que je puisse apercevoir des milliers de sourires remplis de vie. Je crois que des larmes de bonheur empliraient mon cœur, mais nous savons tous que ce souhait ne peut s’accomplir qu’avec la volonté de Dieu…