La phobie paternelle

Les premiers cris de notre enfant dans cette chambre d’hôpital. Elle est née avec le rictus aux lèvres, et je ne saurais dire pourquoi je n’ai pas ressenti de joies intenses. Je le cite ici bas, pour peut-être me défaire de cette culpabilité, mais la réalité était bien présente face à moi, et quand je l’ai prise dans mes bras, son corps sanguinolent m’a donné envie de fuir loin, très loin. Je ne peux pas expliquer tout à coup cette phobie qui m’a tétanisée dans toutes les fibres de mon corps. Oui, je l’avoue, j’ai honte de l’exprimer ainsi, mais je me suis senti sans existence, un vide sidéral, ma vie a défilé comme un train à grande vitesse, où le conducteur a complètement perdu les pédales! Dois-je considérer cela comme un signe d’une grande faiblesse, de ne pas pouvoir partager avec une grandiose émotion, ces instants uniques avec ma compagne?

Le côté obscur de mon âme se reflétait-il sur la face illuminée de notre enfant? Mon esprit s’est embrouillé avec cette image de l’enfant lumière, et je ne voulais pas rentrer dans ce jeu des consciences à épurer dans la perversité de la religion, et dans l’au-delà. A moins qu’il s’agisse d’une plate et creuse excuse pour prouver une lâcheté inhérente, et peu à peu je m’aperçoive de ma propre couardise. Alors suis-je à ce point ridicule? J’ai comme la vague impression que ma liberté de penser, tous les chemins qui mènent laborieusement à la réflexion n’ont plus de raison d’être. Le labyrinthe inextricable de ma raison est enfoui dans le béant des neurones compulsifs.

Qui suis-je, et qu’est-ce que je représente pour assister à ce spectacle de la vie? Dois je interpréter ces actes qui me paraissent anodins, et pourtant on m’a si rapidement lâché la main. La piste aux étoiles d’une future naissance, il me semblait devenir tout à coup ce clown de remplacement qui jongle, avec le premier cri exacerbé de la conscience, qui ne peut pas attraper l’instant créatif constitué par la magie d’un tout petit être constitué de chair et de sang.

A moins que la vie soit ce miracle qu’est la surprise d’aimer et que chaque jour être confronté à sa compagne devienne une certaine banalité, où les mots n’ont plus la même consistance des premiers jours. Les émotions ressenties sont restées dans la poussière du temps du disque dur de la passion. Au fil des évènements vécus ensemble, nous avons partagé et évoqués nos ressentiments profonds, pour garder la futilité de nos émois dans la durée intemporelle des sentiments.

Cette peur au ventre qui me tenaillait, pourquoi ce vide de se sentir esseulé comme un enfant puni à jamais dans un placard à pleurnicher toute une journée. Je ne peux pas dire que dans mon enfance j’ai été maltraité. Non il me semble que c’est plus profond que cela, un certain mal être qui vous prend aux tripes, et qui ne peut s’expliquer.

On dit que le bonheur est éphémère, mais qu’est le bonheur, sinon qu’un fragment bienheureux dans nos neurones avec l’agréable sensation de vivre. Une vie comment la comprendre sans les fondements et les règles à tenir, face à une société qui crache sur le pauvre, et qui sourie et fait des courbettes au riche?

Nous étions une famille nombreuse très soudée, comme les dix doigts de la main, il en ressort que dans toute famille nombreuse, il se forme les chefs de clan, et les autres qui s’exécutent. Pour ma part je n’ai pas l’âme d’un chef, mais je ne me laisse pas pour autant marcher sur les pieds. On va dire plutôt que je suis un rêveur solitaire, il est vrai que j’aime bien prendre mon temps pour laisser libre cours à mes pensées. Je n’ai jamais eu pour devise que la défaite ne fait partie de mon vocabulaire, bien que j’accepte toute défaite qui soit synonyme d’avancée, car comme l’exprimait Sénèque: « La victoire est moins gaie qu’on ne le croit, et la défaite moins triste qu’on ne le dit. » Le carillon du cœur s’émeut à la naissance d’un être vulnérable dès les premiers instants de vie. Pourtant je me sens enfermé dans une bulle, où je n’arrive pas à exprimer mon désarroi. Suis-je cet être solitaire et désabusé par les évènements qui se succèdent auxquels je me sens dépassé, ou est-ce les miracles neuronaux qui prennent le pas sur mon nouveau statut de père?

Je sais très bien que la paternité n’assure pas une certaine sagesse digne de ce nom d’être transmise. Chaque expérience personnelle apporte ses raisons que l’on croit ancrées au plus profond de nous, pour un peu mieux nous assurer un furtif instant sur notre condition humaine à tenir, et aussi sur son lot d’incertitudes à venir. Les leçons que j’en tire de mon premier enfant c’est que l’éphémère condition d’aimer un être qui porte votre nom, et que vous observez grandir chaque… quinzaine du mois, avec toujours cet étonnement presque émerveillé de tous ces moments qui vous échappent, car il en est ainsi des pensées telles que: Comment vit-il ses angoisses d’être séparé de son père? Que fait-il à l’instant présent? Ressent-il un vide dans cette cour d’école, a l’heure où les camarades parlent de leur papa? Sait-il que vous pensez à lui avec force et conviction?

Toutes ces questions et ces réflexions me sont apparues, suite à la discussion tenue avec les voisins des grands-parents, qui m’expliquaient l’épanouissement de mon fils dans le jardin de leur grande demeure, quand ils me narraient son exemplarité silencieuse et discrète pour shooter sur le ballon. Tout à coup j’ai envié les voisins, de pouvoir ne serait-ce que de l’observer derrière les rideaux son visage qui reflète tant de charme, aux traits qui s’affirment et le conduisent sur les chemins de l’adolescence rassurante et rassurée. Peut-être est-ce l’effet du moment pour remplir ma raison de bon sens, et par la même occasion me rassurer moi-même, en sachant ce qu’implique ce difficile cap à franchir. Je me suis dit que les voisins voyaient sans doute mieux que son propre père, ce qui va et ce qui cloche un peu plus chez l’enfant, et de leur évasif regard, ils suivent parfaitement la vie qu’il mène. Ma pensée première a été qui rien ne peut s’ajuster parfaitement, et que les erreurs son inévitables. Au fil du temps il faut progressivement oublier les choses néfastes, ainsi que toute pensée négative.

Pourtant durant nos brefs échanges, je lui parle de manière intempestive et fugace avant de battre temporairement en retraite, par crainte de me tromper, de le harceler ou bien de m’opposer sans cesse à lui, comme une sensation de jouer au thérapeute, au lieu d’être dans sa plus simple expression son père!

Dans ma juste condition d’adulte, je souffre de ne pas posséder le langage adapté, pour ainsi mieux analyser les aléas et certainement les mêmes terreurs. Donc, par les voies de fait je suis condamné à rester planté à l’image représentative et symbolique d’un phare en plein océan.

De cet espoir la lueur représentée puisse que mon fils distingue la lumière, et se rapproche de moi pour profiter de la chaleur que je lui communique, pour qu’il réchauffe son cœur endolori et son âme de tout l’amour que je lui offre en silence.

La seule certitude que je puisse avoir c’est que jamais sans doute je n’arriverai à l’aider à guérir de son mal, ni ne me ferai une idée juste et grandissante de ce qu’est-ce mal, je partagerai seulement sa souffrance à se côtés pendant un temps. Oui un temps plus ou moins long, mais déjà une présence qui ne compensera pas de trop nombreuses absences, mais faut-il dans sa vie d’adulte se comprendre déjà soi-même, pour ne pas se perdre en chemin, et ouvrir son cœur pour que votre enfant ressente l’amour que vous

lui portez?

On se dit souvent que la vie nous offre une seconde chance, pour mieux saisir le sens de l’existence. Tout ce mélange, tous ces tourments m’ont bouleversé en tenant délicatement dans mes bras cet oisillon apeuré que pouvait représenter ma fille, à quelques heures d’avoir poussé ses premiers cris. Pourquoi j’ai aperçu cette vision phobique si tenace de voir tomber ma fille du nid, comme l’oisillon vénéré, mais pourtant encore si vulnérable? S’agit-il de mes propres peurs, qui aujourd’hui encore me tourmentent? Peut-être est-ce le lien salvateur qui me donne la force et le courage pour aller de l’avant?

Toutes ces incertitudes, voire tous ces bilans que nous établissons sont souvent ébranlés de nos propres perceptions, alors il ne reste plus qu’à se laisser guider par le hasard, et l’avenir décidera du reste à venir pour apercevoir des lendemains meilleurs…

2 Comments

  1. marie

    Enrique,
    Ce deuxième enfant qui vient au monde a été le fruit d’un amour. Mais sa naissance fait peur car elle renvoit à ce premier enfant qui est séparé de son père ; ce père qui se demande s’il a été un bon père, qui craint certainement que le même schéma se reproduise, qui s’en veut terriblement de voir cet enfant naître alors qu’il ne profite même pas de son fils, qui a le sentiment de faire du mal. Il a peut être peur que ce deuxième enfant ne vienne remplacer le premier dans son coeur. Mais il y a de la place pour tout le monde.
    De belles phrases, une grande sensibilité, une force et une beauté du texte.

  2. kike

    Que dire face à cette perception de l’existence dans les émois d’une phobie qui peut tenailler l’âme. UNE BELLE ANALYSE, mais pour tous ces mots qui parfois sont si beaux et néanmoins si troublants. Merci encore.

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